
Il peut arriver que l’on se surprenne à dire, presque en riant, « de toute façon, ça finira mal comme toujours ». On le dit avant un entretien d’embauche, avant un rendez-vous médical, avant même d’ouvrir une boîte mail un lundi matin. Et sur le moment, cela ressemble à de la lucidité, presque à de la sagesse. On a l’impression de ne pas se faire d’illusions, de voir les choses telles qu’elles sont, sans le filtre naïf de l’optimisme que l’on reproche parfois aux autres.
Mais il y a quelque chose d’étrange dans cette phrase, quand on l’écoute vraiment. Elle revient trop souvent pour n’être qu’une observation ponctuelle. Elle s’applique à des situations qui n’ont objectivement rien de menaçant, elle s’invite même dans les moments heureux, comme pour les tenir à distance avant qu’ils ne se retournent contre nous. Et surtout, elle ne soulage jamais vraiment. On continue d’espérer, quelque part, que les choses se passent bien. Mais on n’arrive plus à y croire tout à fait, ni même à profiter pleinement de ce qui va bien quand cela arrive.
Ce que beaucoup de personnes vivent dans ce fonctionnement n’est pas un simple trait de caractère, ni une lucidité assumée. C’est un schéma, une façon de lire le monde installée de longue date, qui s’active avant même que l’on ait eu le temps de choisir d’y croire ou non.
Ce qu’est vraiment le pessimisme chronique
On confond souvent le pessimisme chronique avec une personnalité difficile, ou avec un excès de réalisme mal maîtrisé. Ce n’est ni l’un ni l’autre. Tout le monde traverse des moments où l’inquiétude prend le dessus, où l’on redoute une issue défavorable pour une raison précise. Cela reste ponctuel, proportionné à la situation, et cela passe une fois le problème résolu. Ce qui se joue dans le pessimisme chronique est d’une autre nature. Ce n’est pas une réaction à un événement, c’est un filtre permanent à travers lequel les événements, quels qu’ils soient, sont perçus.
Ce fonctionnement porte un nom dans un modèle thérapeutique précis, celui de la thérapie des schémas, développée par le psychologue américain Jeffrey Young, qui l’appelle le schéma de négativisme et pessimisme, l’un des dix-huit schémas précoces inadaptés qu’il a théorisés. Il se caractérise par une tendance envahissante et durable à se focaliser sur les aspects négatifs de l’existence, la souffrance, la perte, le conflit, l’échec possible, tout en minimisant systématiquement ce qui est positif. Cette focalisation s’accompagne d’une anticipation exagérée que les choses vont mal tourner, dans des domaines aussi variés que le travail, la santé, l’argent ou les relations. Le schéma ne se limite donc pas à une humeur maussade ; il façonne une lecture globale et stable du monde comme un endroit fondamentalement instable et menaçant.
Les personnes qui portent ce schéma sont souvent décrites comme soucieuses, hypervigilantes, indécises, avec une difficulté marquée à ressentir de la joie ou de la gratitude, y compris face à des événements objectivement heureux. Ce n’est pas qu’elles ne voient pas le positif ; c’est qu’il ne parvient jamais à contrebalancer véritablement le poids du négatif dans leur perception d’ensemble. Ce déséquilibre entretient, à son tour, un état de fond fait d’appréhension, de découragement et parfois d’un sentiment d’impuissance face à l’avenir, comme si aucune action ne pouvait vraiment changer le cours des choses.
Comment il se manifeste concrètement
Le pessimisme chronique ne se limite pas à une pensée négative de temps en temps. Il s’installe dans plusieurs dimensions du quotidien, de façon suffisamment discrète, la plupart du temps, pour être vécu comme une simple manière d’être plutôt que comme un schéma actif.
L’incapacité à savourer le positif
Il peut arriver que l’on reçoive une bonne nouvelle, une réussite, un compliment sincère, et que quelque chose en nous refuse de s’en réjouir pleinement. Ce n’est pas de la modestie, ni de la pudeur. C’est une forme de méfiance instantanée envers ce qui va bien, comme si le bonheur ou la réussite ne pouvaient être que temporaires, ou pires, suspects. On attend presque la suite, le retournement de situation, la mauvaise surprise qui viendra confirmer que cette parenthèse heureuse n’était qu’un épisode passager. Cette incapacité à s’autoriser la joie, ou à la laisser durer, épuise autant qu’elle prive de ressources émotionnelles précieuses, celles-là mêmes qui permettent de tenir face aux difficultés réelles.
L’anticipation généralisée du pire
Ce trait se distingue nettement d’une inquiétude ciblée sur un sujet particulier. Il ne s’agit pas de craindre un événement précis, identifiable, pour lequel on pourrait chercher une réponse ou une solution. C’est une lecture d’ensemble, presque une conviction de fond, que les choses, quel que soit le domaine, tendent naturellement vers l’échec ou la catastrophe. Le rendez-vous médical qui va mal se passer, le projet professionnel voué à capoter, la relation qui va inévitablement se dégrader. Cette anticipation ne repose pas sur des indices concrets, elle précède les faits, elle les devance, et elle continue d’exister même quand les événements successifs viennent la contredire.
La mémoire sélective du négatif
Enfin, ce schéma s’accompagne d’un fonctionnement particulier de la mémoire et de l’attention. Les échecs, les pertes, les déceptions, les trahisons s’impriment durablement, se remémorent facilement, reviennent en boucle dans les moments de rumination. Les réussites, elles, s’effacent plus vite, sont minimisées, parfois même oubliées purement et simplement. Ce n’est pas un choix conscient ; c’est un tri qui s’opère en amont de la réflexion, un biais d’attention qui privilégie systématiquement ce qui vient confirmer la vision négative du monde, au détriment de ce qui pourrait la nuancer.

D’où vient ce schéma
Comme tous les schémas précoces inadaptés décrits par Young, le négativisme/pessimisme ne surgit pas à l’âge adulte par hasard. Il se construit dans l’enfance, à partir d’un environnement où la vigilance envers ce qui pouvait mal tourner n’était pas un excès, mais une nécessité réelle.
Il y a d’abord les situations où l’enfant grandit auprès d’une figure parentale elle-même habitée par ce schéma, un parent anxieux, préoccupé, qui commente le monde en insistant systématiquement sur ce qui pourrait échouer, sur les dangers à anticiper, sur les catastrophes possibles. L’enfant apprend alors, par imprégnation, à regarder la vie à travers ce même filtre, sans même avoir besoin de vivre lui-même des événements négatifs répétés. Le pessimisme, dans ce cas, se transmet presque comme une langue maternelle, une façon de nommer le monde qu’on ne choisit pas.
Il y a aussi les environnements réellement instables, où l’imprévisibilité était la norme : des ruptures financières, des conflits familiaux récurrents, une insécurité affective ou matérielle qui rendait effectivement dangereux de se laisser aller à l’insouciance. Dans ces contextes, rester en alerte, anticiper le pire pour s’y préparer, constituait une stratégie de survie adaptée. Le problème n’est pas que cette vigilance ait existé ; c’est qu’elle a continué de fonctionner à plein régime bien après que l’environnement soit devenu, à l’âge adulte, beaucoup plus sûr.
Ce que ce schéma n’est pas
Le négativisme/pessimisme se confond facilement avec deux tableaux cliniques bien connus, la dépression et le trouble anxieux généralisé, au point que beaucoup de personnes qui portent ce schéma pensent relever de l’un ou de l’autre sans que ce ne soit nécessairement le cas. Il est important de poser ces distinctions clairement.
Le trouble anxieux généralisé, tel que le définit le DSM-5, se caractérise par une anxiété et des soucis excessifs, présents la plupart du temps pendant au moins six mois, concernant un certain nombre d’événements ou d’activités. Cette inquiétude a la particularité de se déplacer facilement d’un sujet à l’autre, sans jamais vraiment se fixer, et elle s’accompagne de symptômes physiques précis comme la tension musculaire, les troubles du sommeil ou la difficulté à se concentrer. Le schéma de négativisme/pessimisme s’en distingue par sa nature plus globale et plus stable : ce n’est pas une inquiétude qui saute d’un objet à l’autre, c’est une lecture du monde uniformément sombre, qui ne cherche pas nécessairement un motif précis pour s’activer.
L’épisode dépressif caractérisé, quant à lui, suppose selon le DSM-5 la présence, pendant au moins deux semaines, d’une humeur dépressive ou d’une perte d’intérêt marquée, accompagnées de symptômes associés comme des troubles du sommeil ou de l’appétit, une fatigue, une dévalorisation, ou des difficultés de concentration. Le schéma de négativisme/pessimisme n’est pas cet état ; c’est un fonctionnement plus ancien, plus diffus, présent bien avant et bien après tout épisode dépressif éventuel. Il constitue cependant, comme l’indiquent Roediger, Stevens et Brockman, un terrain de vulnérabilité : les schémas dits compensatoires, parmi lesquels le négativisme/pessimisme, se retrouvent fréquemment à la base de tableaux dépressifs installés. Autrement dit, porter ce schéma n’équivaut pas à être en dépression, mais cela peut, avec le temps et sans travail thérapeutique, favoriser l’apparition d’un état dépressif.
Axes thérapeutiques
Le schéma de négativisme/pessimisme, précisément parce qu’il s’est installé tôt et qu’il fonctionne de façon largement automatique, ne se transforme pas par la seule prise de conscience. Comprendre d’où il vient est une étape utile, mais rarement suffisante pour en desserrer l’emprise au quotidien. Deux approches thérapeutiques offrent des leviers concrets pour ce travail.
Ce que les TCC apportent
Les thérapies comportementales et cognitives permettent d’abord de repérer les pensées automatiques qui s’activent en amont même de la conscience, ce réflexe qui transforme un simple imprévu en confirmation que tout va mal tourner. Le travail consiste à ralentir ce processus, à identifier ces pensées au moment où elles surgissent, puis à en examiner la validité réelle plutôt que de les prendre pour des faits. Il s’agit aussi de retravailler le biais attentionnel qui privilégie systématiquement le négatif : apprendre à remarquer et à laisser exister ce qui va bien, sans le minimiser immédiatement ni s’en méfier par réflexe. Ce travail est progressif et concret, il s’appuie sur des exercices pratiques entre les séances qui permettent d’ancrer, peu à peu, une façon différente de traiter l’information.
Ce que la thérapie des schémas apporte
Pour un schéma aussi ancien et aussi structurant, la thérapie des schémas offre un niveau de travail complémentaire, en allant chercher directement les croyances fondamentales sur soi et sur le monde qui se sont formées dans l’enfance. Elle permet de comprendre comment ce filtre pessimiste s’est construit comme une stratégie de protection, utile à un moment donné, puis de retravailler progressivement la relation à ce besoin de vigilance permanente, pour lui permettre de s’assouplir sans que la personne ait le sentiment de se mettre en danger en y renonçant.
En savoir plus sur la thérapie des schémas
Ces deux approches ne s’opposent pas, elles se complètent souvent utilement, la première agissant sur les mécanismes du quotidien, la seconde sur les racines plus anciennes du schéma.
Sources :
- Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. (2024). La thérapie des schémas : approche cognitive des troubles de la personnalité (5ᵉ éd., trad. B. Pascal). De Boeck Supérieur.
- American Psychiatric Association. (2023). DSM-5-TR : manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, texte révisé (5ᵉ éd.). Elsevier Masson.
- Roediger, E., Stevens, B. A., & Brockman, R. (2018). Contextual Schema Therapy: An Integrative Approach to Personality Disorders, Emotional Dysregulation, and Interpersonal Functioning. New Harbinger Publications.
- Dadomo, H., Panzeri, M., Caponcello, D., Carmelita, A., & Grecucci, A. (2018). Schema therapy for emotional dysregulation in personality disorders: A review. Current Opinion in Psychiatry, 31(1), 43-49.
