
Il peut arriver que l’on dise oui alors que tout en nous crie non. Un vendredi soir, un message arrive, on nous demande de reprendre un dossier, d’écouter encore une fois la même plainte, de faire un pas de plus vers l’autre alors qu’il ne nous reste presque plus rien à donner. On accepte, on sourit même parfois, et personne autour de nous ne devine à quel point cela nous coûte.
Suradaptabilité et suresponsabilité, quand porter plus que sa part devient un réflexe
Ce n’est pas un trait de caractère ni une simple gentillesse. Ce que l’on observe souvent, c’est une personne qui a appris, bien avant l’âge adulte, que sa place dépendait de sa capacité à s’ajuster aux besoins des autres. Alors elle s’adapte, encore et encore, jusqu’à ce que l’ajustement devienne automatique. Et parce qu’elle s’adapte si bien, on lui confie plus, on compte sur elle davantage, jusqu’à ce qu’elle porte, sans l’avoir choisi, la responsabilité de ce qui ne lui appartient pas.
Le schéma d’assujettissement : dire oui par peur que tout s’effondre
Dans son ouvrage fondateur, traduit en français sous le titre La thérapie des schémas, approche cognitive des troubles de la personnalité, Jeffrey Young décrit l’assujettissement comme une soumission excessive au contrôle ou aux attentes d’autrui, non pas choisie mais vécue comme une contrainte. La personne réprime ses propres besoins, ses préférences, parfois jusqu’à sa colère, dans un seul but, éviter la rage de l’autre, ses représailles, ou son abandon. Ce n’est donc pas tant la peur de déplaire qui gouverne ce schéma que la peur que la relation elle-même se brise si l’on cesse de céder.
La littérature situe généralement l’origine de ce schéma dans une famille où l’acceptation était conditionnelle ; l’enfant devait restreindre une part importante de lui-même, ses élans, ses désaccords, parfois jusqu’à ses émotions, pour continuer à recevoir de l’amour ou de la reconnaissance. Une étude française menée auprès de patients suivis en thérapie centrée sur les schémas pour des troubles de la personnalité a d’ailleurs retrouvé ce schéma d’assujettissement parmi les plus représentés, aux côtés des schémas de méfiance et d’abandon, ce qui confirme sa place centrale dans la clinique.
C’est exactement ce que l’on retrouve chez ceux qui, enfants, ont grandi auprès d’un parent dont la colère pouvait surgir de façon imprévisible. Faire tout bien, anticiper, devenait alors la seule façon de garder un semblant de sécurité. Ce réflexe, forgé pour apaiser un parent instable, ne s’arrête pas à l’enfance ; il se rejoue à l’âge adulte, dans le couple où l’on désamorce avant même que le conflit n’existe, et au travail où l’on ajuste sans cesse sa posture pour qu’aucune tension ne puisse émerger. Ce n’est plus une réponse à un danger réel, mais une prévention permanente contre un danger qui, souvent, n’a plus lieu d’être.
Le schéma d’abnégation, donner pour ne pas culpabiliser
L’abnégation repose sur un mécanisme différent, même si le résultat, extérieurement, ressemble beaucoup au schéma de l’assujettissement. Ici, la personne fait passer les besoins des autres avant les siens de façon volontaire, non pas tant par peur que la relation se brise que par peur de se sentir égoïste, ou d’avoir mal fait. Ce schéma s’accompagne souvent d’une grande sensibilité à la souffrance d’autrui, et avec le temps, il nourrit un ressentiment silencieux, puisque les besoins propres de la personne restent, eux, rarement satisfaits.
Chez certains patients, ce schéma se double d’un autre, celui des exigences élevées, qui relève cette fois d’un domaine différent, celui du rapport à la performance plutôt qu’à autrui. Ce que l’on observe alors, c’est un terrain familial où l’erreur n’avait pas sa place ; faire les choses bien, sans faute, était la condition pour éviter l’insatisfaction du parent. L’enfant apprend à associer la qualité de ce qu’il produit à la qualité de l’amour reçu en retour. Devenu adulte, il continue de contenter l’autre selon ce modèle intériorisé de ce qui est bien fait, et culpabilise dès qu’il s’en écarte, à la croisée de ces deux schémas qui s’alimentent l’un l’autre.
La différence essentielle avec l’assujettissement reste donc celle-ci : dans l’assujettissement, on cède pour que rien ne s’effondre ; dans l’abnégation, on donne pour ne pas avoir à se le reprocher.
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D’où vient ce réflexe : la fratrie et le parent dominant ou fragile
On retrouve souvent ce terrain chez ceux qui ont occupé, très tôt, une place particulière dans la fratrie ; l’aîné à qui l’on confie la responsabilité des plus jeunes, celui qui doit montrer l’exemple, ou au contraire celui qui apprend à se faire discret pour ne pas alourdir un équilibre familial déjà fragile. Dans les deux cas, l’enfant construit son identité autour d’une fonction à tenir plutôt qu’autour de ses propres élans, et cette fonction, une fois installée, ne disparaît pas avec l’âge.
Le parent joue évidemment un rôle central dans cette construction, mais pas toujours de la façon la plus attendue. Il peut s’agir d’un parent dominant, dont l’autorité occupe toute la place et laisse peu d’espace pour l’expression d’un désaccord. Mais on retrouve tout aussi souvent un parent fragile, dont l’instabilité, l’anxiété ou la vulnérabilité poussent l’enfant à devenir celui qui rassure, qui anticipe, qui protège. Ce second cas de figure est parfois plus difficile à repérer en thérapie, parce que l’enfant n’a pas le sentiment d’avoir été soumis à une autorité, il a simplement appris, très tôt, que c’était à lui de veiller à ce que tout aille bien.
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Comment le schéma se rejoue aujourd’hui, dans le couple, au travail, avec les proches
Dans le couple, ce réflexe prend souvent la forme d’une vigilance de tous les instants. On scrute l’humeur de l’autre avant même qu’elle ne s’exprime, on désamorce une tension qui n’a pas encore eu le temps de naître, on propose, on cède, on s’ajuste, jusqu’à ce que l’équilibre du couple repose presque entièrement sur cette capacité à tout absorber. Ce qui rend la chose difficile à voir de l’extérieur, c’est que cela ne ressemble pas à de la souffrance ; cela ressemble à de la générosité, à de la souplesse, parfois même à de l’amour. Et pourtant, derrière ce dévouement, il y a souvent une fatigue qui ne se dit pas, et un déséquilibre que le couple ne pourra pas indéfiniment porter.
Au travail, le même mécanisme se traduit autrement. On accepte la mission de trop, on répond au message du dimanche soir, on rattrape ce que d’autres n’ont pas fait, non pas parce qu’on nous l’a demandé mais parce qu’on a le sentiment que si l’on ne s’en charge pas, personne ne le fera, ou que cela tournera mal. On devient, souvent malgré soi, la personne sur qui tout repose, ce qui est valorisant au début et épuisant sur la durée, d’autant que cette sur-responsabilité reste rarement reconnue à sa juste mesure.
Avec les proches, enfin, cela se joue dans des détails plus discrets encore. On rassure d’abord, on écoute toujours, on porte les nouvelles difficiles des autres sans pouvoir déposer les siennes. Et à force de veiller sur tout le monde, on finit par ne plus très bien savoir ce que l’on ressent soi-même, tant l’attention est constamment tournée vers l’extérieur.
Axes thérapeutiques
La thérapie des schémas propose une démarche assez claire, même si elle demande du temps. La première étape consiste à identifier le schéma à l’œuvre, à le nommer précisément, l’assujettissement plutôt que l’abnégation, ou les deux ensemble, parce qu’un schéma que l’on ne reconnaît pas continue d’agir en silence. Cette identification passe par un travail d’observation, souvent guidé en séance, qui permet de repérer les situations où le réflexe s’active, ce moment précis où l’on sent que l’on va céder alors qu’une autre partie de nous voudrait refuser.
Vient ensuite un travail que Young a désigné sous le nom de mode de l’adulte sain, cette part de la personne capable de reconnaître le besoin légitime derrière le schéma, sans pour autant se laisser gouverner par lui. Il ne s’agit pas de faire disparaître d’un coup l’habitude de s’adapter ou de se sentir responsable, mais d’apprendre à faire bouger les lignes, progressivement, en testant d’autres façons de répondre là où l’automatisme voudrait imposer la même réaction.
Cette démarche demande souvent d’adopter une posture volontairement contre-intuitive, précisément parce que le schéma, lui, pousse dans la direction inverse. Dire non quand tout en soi voudrait dire oui, laisser une tension exister sans la désamorcer immédiatement, accepter de décevoir plutôt que de s’oublier encore, sont autant de gestes qui semblent d’abord inconfortables, avant de devenir progressivement plus naturels. C’est un travail patient, qui touche directement à la confiance en soi, puisque s’affirmer suppose de croire que l’on a le droit d’exister avec ses propres besoins, et pas seulement en fonction de ceux des autres.
Sources :
- Jeffrey E. Young, Janet S. Klosko, Marjorie E. Weishaar, La thérapie des schémas, approche cognitive des troubles de la personnalité, traduction de Bernard Pascal, De Boeck Supérieur, disponible sur Cairn.info : https://shs.cairn.info/la-therapie-des-schemas–9782807361386
- Cairn.info, Chapitre 2, Evaluation des schémas et information du patient, extrait du même ouvrage, qui détaille la méthode d’identification des schémas précoces inadaptés : https://shs.cairn.info/la-therapie-des-schemas–9782807361386-page-87?lang=fr
- Étude française publiée dans ScienceDirect, Thérapies comportementales et cognitives centrées sur les schémas de Young dans les troubles de la personnalité, étude pilote sur 14 cas, qui confirme la prévalence clinique du schéma d’assujettissement : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0013700606761565
