Dysthymie : la dépression qui se fait oublier

Homme, pensif, assis sur un siège à une station de métro - dysthymie - psychothérapie Paris

On finit par s’y habituer. À cette impression de ne jamais être tout à fait là où les autres semblent être, à cette énergie qui manque toujours un peu, à cette façon de regarder l’enthousiasme des autres comme quelque chose d’étranger. Avec le temps, on range cela dans la case du tempérament. « Je n’ai jamais été vraiment très enthousiaste », dit-on, comme une vérité générale acquise, un trait de caractère que l’on a fini par accepter. Il ne s’agirait pas, selon cet à priori, d’une souffrance à proprement parler. Juste une façon d’être.



Pourtant, cette grisaille persistante porte un nom. La dysthymie est une forme de dépression chronique, silencieuse, qui s’installe si progressivement qu’elle finit par se confondre avec la personnalité. Elle ne crie pas. Elle s’installe.




Qu’est-ce que la dysthymie ?

Le terme dysthymie vient du grec et signifie littéralement « mauvaise humeur ». Dans le langage clinique courant, il reste le mot le plus utilisé, y compris par les professionnels de santé. Mais dans la classification officielle du DSM-5, le manuel de référence en santé mentale, on parle désormais de trouble dépressif persistant (TDP). Ce changement de nom n’est pas anodin : il reflète une volonté de mieux rendre compte de la chronicité du trouble, au-delà de la seule notion d’humeur.

Pour poser ce diagnostic, le DSM-5 exige la présence d’une humeur dépressive pendant au moins deux ans chez l’adulte, sans que la personne connaisse de période de rémission supérieure à deux mois. À cette humeur s’ajoutent au moins deux des symptômes suivants : une faible estime de soi, des difficultés de concentration ou à prendre des décisions, une fatigue persistante, des troubles du sommeil, un manque d’appétit ou au contraire une tendance à trop manger, un sentiment de désespoir. Ces symptômes sont moins intenses que ceux d’un épisode dépressif majeur, mais leur durée, elle, est sans commune mesure.

C’est précisément ce paradoxe qui rend la dysthymie si difficile à repérer : les symptômes sont suffisamment discrets pour ne pas alerter, mais suffisamment constants pour épuiser, année après année, ceux qui en souffrent.




Une dépression qu’on ne reconnaît pas

La dysthymie a ceci de particulier qu’elle ne ressemble pas à ce que l’on imagine d’une dépression. Elle ne se présente pas comme une rupture. Il n’y a pas de moment précis où tout s’effondre, pas de matin où l’on ne peut plus se lever, pas de crise qui force à consulter. Elle s’est glissée si tôt, si doucement, que la plupart des personnes qui en souffrent ne font pas le lien avec une dépression. Elles pensent manquer de caractère, d’ambition, d’énergie naturelle. C’est une différence qu’ils ont actée comme une vérité qui ne donne pas lieu de s’inquiéter : c’est ainsi, un point c’est tout.

Ce décalage entre ce qu’elles vivent et ce qu’elles en comprennent est l’un des aspects les plus épuisants du trouble. La souffrance est réelle, mais elle est tellement intégrée au quotidien qu’elle ne semble plus mériter d’attention. On continue à travailler, à voir des amis, à fonctionner. De l’extérieur, rien ne paraît vraiment anormal. Et c’est précisément pour cette raison que la dysthymie reste souvent des années sans diagnostic, parfois confondue avec un trouble de la personnalité ou simplement ignorée.

Ce trouble se distingue de la dépression masquée. Dans cette dernière, la souffrance dépressive est peu ou pas exprimée directement. Elle se manifeste plutôt de façon indirecte, notamment à travers des symptômes physiques (douleurs, fatigue, troubles digestifs, etc.) ou une irritabilité marquée. Par ailleurs, la personne a souvent tendance à maintenir un niveau d’activité très élevé afin d’éviter de se confronter à sa souffrance psychique, faisant de l’hyperactivité une véritable stratégie d’évitement.

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Femme qui tient sa tasse de boisson chaude et regarde, pensive, par la fenêtre, le paysage automnale - dysthymie - psychothérapie Paris

Les signes qui durent

La fatigue est souvent la première chose que les gens décrivent. Ce n’est pas une fatigue passagère, liée à une période chargée, mais une fatigue de fond, présente au réveil comme en fin de journée, qui ne cède pas vraiment avec le repos. Elle s’accompagne d’un manque d’entrain, d’une difficulté à trouver du plaisir dans ce qui devrait en procurer, d’une tendance à voir les choses sous un angle sombre sans toujours s’en rendre compte.


L’estime de soi est souvent touchée, discrètement mais durablement. On doute de soi, on minimise ses réussites, on a du mal à se projeter avec confiance. La concentration peut flancher, les décisions semblent plus lourdes qu’elles ne devraient l’être. Le sommeil est perturbé, l’appétit aussi, dans un sens ou dans l’autre.

Ce qui frappe dans la dysthymie, c’est moins l’intensité de chacun de ces signes que leur constance. Ils sont là depuis si longtemps qu’ils semblent normaux. Et c’est cette normalisation silencieuse qui retarde souvent la prise de conscience, et donc la demande d’aide.




D’où vient la dysthymie ?

La dysthymie ne s’explique pas par une seule cause. La recherche met en évidence une vulnérabilité biologique et génétique réelle : des études menées sur des jumeaux montrent une héritabilité modérée du trouble, et des dysfonctionnements dans la régulation de certains neurotransmetteurs, notamment la sérotonine, sont régulièrement observés. Mais la biologie seule ne suffit pas à expliquer pourquoi certaines personnes développent ce trouble et d’autres non.

L’environnement affectif précoce joue un rôle important. On retrouve fréquemment, dans l’histoire des personnes dysthymiques, des contextes familiaux où les émotions n’avaient pas vraiment droit de cité. Ce n’étaient pas nécessairement des traumatismes visibles ou des événements dramatiques, mais une atmosphère dans laquelle exprimer sa tristesse, sa peur ou son enthousiasme ne trouvait pas d’écho. À force de ne pas être accueillis, ces élans finissent par s’éteindre. Les travaux sur les expériences difficiles vécues dans l’enfance confirment leur rôle dans l’installation de dépressions chroniques.

Ce qui caractérise aussi la dysthymie, c’est qu’elle s’installe rarement à la suite d’un événement précis qu’on pourrait pointer du doigt. Elle arrive progressivement, sans fracas, ce qui rend son origine d’autant plus difficile à identifier et son traitement d’autant plus important à individualiser.




Dysthymie : les approches thérapeutiques

La bonne nouvelle, c’est que la dysthymie se traite. La littérature scientifique montre que la combinaison d’une psychothérapie et d’un traitement médicamenteux prescrit par un médecin ou un psychiatre tend à donner de meilleurs résultats que chacune de ces approches prise isolément.

Les thérapies comportementales et cognitives

Elles sont parmi les mieux documentées dans la prise en charge de la dysthymie. Leur objectif est de repérer et de travailler sur les pensées négatives automatiques, souvent tellement ancrées dans le quotidien qu’elles ne sont plus perçues comme des pensées mais comme des vérités sur soi et sur le monde. Modifier ces schémas cognitifs, progressivement et en profondeur, permet de desserrer l’étau de la grisaille chronique.

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La thérapie des schémas

Lorsque la dysthymie s’enracine dans des croyances précoces profondément installées, la thérapie des schémas peut offrir un cadre de travail particulièrement adapté. Elle permet d’aller chercher l’origine de ces représentations négatives de soi, souvent construites très tôt, et de les travailler à la racine plutôt que d’en gérer uniquement les manifestations.

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L’approche systémique

Quand la dysthymie s’exprime avant tout dans la dynamique relationnelle, une approche systémique permet de travailler sur les mécanismes qui se sont installés dans l’environnement familial ou conjugal. Il ne s’agit pas nécessairement de faire entrer le conjoint ou la famille en séance : la systémique peut tout à fait faire bouger les choses en travaillant avec la personne seule, en explorant comment le système dans lequel elle évolue participe au maintien de sa souffrance.

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Ce que la recherche souligne avec force, c’est qu’il n’existe pas de réponse thérapeutique unique et universelle à la dysthymie. Son origine, son ancienneté, le contexte de vie de la personne : tout cela oriente le choix de l’approche. C’est précisément pour cette raison qu’une pratique intégrative, capable de s’adapter à ce que chaque patient apporte, trouve ici tout son sens.


Sources :

  • American Psychiatric Association. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5). Traduction française, Elsevier Masson, 2015.
  • Cuijpers P, van Straten A, Schuurmans J, van Oppen P, Hollon SD, Andersson G. Psychotherapy for chronic major depression and dysthymia : a meta-analysis. Clinical Psychology Review. 2010 ; 30(1) : 51-62. PubMed PMID : 19781837.
  • Köhler S, Chrysanthou S, Guhn A, Sterzer P. Differences between chronic and nonchronic depression : systematic review and implications for treatment. Depression and Anxiety. 2019. PubMed.
  • Pampallona S, Bollini P, Tibaldi G, Kupelnick B, Munizza C. Combined pharmacotherapy and psychological treatment for depression : a systematic review. Archives of General Psychiatry. 2004 ; 61(7) : 714-719.
  • StatPearls. Persistent Depressive Disorder. NCBI Bookshelf. Mise à jour 2024.