Thérapie ACT : comprendre l’acceptation et l’engagement au-delà du contrôle des pensées

Patiente les mains jointes en face d'une thérapeute qui prend des notes - thérapie ACT - psychothérapie Paris

On peut connaître les techniques pour sortir de certaines formes d’anxiété. On apprend à repérer une pensée irrationnelle, à la questionner, à lui opposer une alternative plus juste, plus mesurée. Et malgré tout ce travail, elle revient. Elle garde la même intensité, comme si l’argument le plus solide ne suffisait jamais à la faire taire pour de bon. On a alors l’impression d’avoir échoué, ou que la méthode ne fonctionne pas pour nous. Ce n’est pourtant ni l’un ni l’autre. Certaines pensées ne se laissent pas convaincre. Elles se laissent, en revanche, traverser.






La troisième vague des TCC

Pour comprendre ce que propose la thérapie d’acceptation et d’engagement, il faut d’abord la resituer dans l’histoire des thérapies comportementales et cognitives. Les TCC ne forment pas un bloc figé. Elles se sont construites par vagues successives, chacune répondant aux limites de la précédente.

La première vague naît au début des années 1950, portée par des chercheurs comme Wolpe, Skinner et Eysenck, qui prolongent les travaux plus anciens de Pavlov et Watson sur le conditionnement. On travaille sur ce qui se voit, on laisse de côté ce qui se pense.

La deuxième vague déplace le regard vers l’intérieur. Dans les années 1960 et 1970, Aaron Beck et Albert Ellis posent les fondations de la thérapie cognitive. Le postulat change : ce n’est pas seulement le comportement qui pose problème, mais la façon dont on interprète les événements. On apprend alors à repérer les pensées automatiques, à les questionner, à les remplacer par des pensées plus justes. C’est le socle sur lequel repose la TCC dite classique, celle que la plupart des patients connaissent aujourd’hui.

La troisième vague émerge à partir des années 1980, portée notamment par le psychologue américain Steven Hayes. Elle ne rejette pas les deux précédentes, elle les prolonge en intégrant une dimension que les approches antérieures avaient peu explorée : la relation qu’on entretient avec ses propres pensées, plus que leur contenu. Plutôt que de chercher systématiquement à corriger ou remplacer une pensée, on apprend à observer comment on se positionne face à elle. C’est dans ce mouvement que s’inscrit l’ACT, aux côtés d’autres approches comme la pleine conscience basée sur la thérapie cognitive ou la thérapie des schémas. En toile de fond, Hayes développe la théorie des cadres relationnels, qui explore comment le langage lui-même peut renforcer la souffrance lorsqu’on reste pris dans une lutte constante contre ses pensées.





Le postulat central : accepter plutôt que combattre

Il y a une idée qui traverse toute la thérapie ACT et qui bouscule souvent ce que l’on croit savoir sur la souffrance psychique. La souffrance elle-même n’est pas un signe de pathologie. Elle fait partie de l’expérience humaine, au même titre que la joie ou la peur. Ce qui pose problème, ce n’est pas la pensée douloureuse en tant que telle, mais la lutte que l’on engage contre elle. Plus on cherche à repousser une pensée, une émotion ou un souvenir inconfortable, plus on lui donne de la place. C’est ce que la recherche en ACT appelle l’évitement expérientiel, identifié comme l’un des mécanismes centraux dans le maintien de la souffrance psychologique.

Femme qui s'exprime avec le sourire devant son thérapeute - Thérapie ACT - Psychothérapie Paris 9



Dans la pratique clinique, on observe que certaines pensées automatiques répondent bien au travail classique de restructuration cognitive. On les repère, on les questionne, on leur oppose une alternative plus mesurée, et elles perdent de leur emprise. Mais d’autres pensées résistent à cet exercice. Elles reviennent, identiques, quel que soit l’effort de rationalisation déployé. Pour celles-là, l’ACT propose un déplacement radical. On laisse la pensée nous traverser, on l’accepte telle qu’elle est, et on cherche une action à mener pour avancer en dépit d’elle. C’est cette articulation entre accepter ce qu’on ne contrôle pas et agir vers ce qui compte qui donne son nom à la thérapie.




La flexibilité psychologique

Ce que vise l’ACT, à travers tout son travail sur l’acceptation, porte un nom précis : la flexibilité psychologique. C’est la capacité à rester en contact avec ce qui se passe à l’intérieur de soi, même quand c’est inconfortable, tout en gardant la liberté de choisir ses actions plutôt que de les laisser dictées par l’évitement. Une personne psychologiquement flexible ne cherche pas à faire disparaître l’anxiété avant d’agir. Elle agit avec elle, sans que la pensée douloureuse devienne la seule boussole de son comportement.

Cette flexibilité s’oppose à ce qu’on pourrait appeler la rigidité expérientielle, cet état où toute décision, toute relation, tout mouvement de vie se retrouve subordonné à la nécessité de contrôler ou d’éviter certains états intérieurs. On ne sort plus de chez soi par peur de l’angoisse qui pourrait survenir, on n’engage plus une conversation difficile par crainte du rejet qu’elle pourrait raviver. Le comportement se rétrécit autour de ce qu’on redoute, plutôt que de s’organiser autour de ce qu’on souhaite vivre.




Femme assise sur un canapé, les jambes croisées, devant sa thérapeute - Thérapie ACT - Psychothérapie Paris

L’Hexaflex

Pour donner corps à cette flexibilité psychologique, Steven Hayes a développé un modèle devenu la référence de la thérapie ACT : l’Hexaflex. Il s’agit de six processus interdépendants, que le thérapeute mobilise selon ce qui se présente en séance, sans ordre imposé ni hiérarchie stricte entre eux.

Le contact avec le moment présent

Il s’agit d’apprendre à ramener son attention vers ce qui se passe ici et maintenant, plutôt que de rester happé par les ruminations tournées vers le passé ou les anticipations anxieuses tournées vers l’avenir. Ce contact au présent ne vise pas la détente à tout prix, mais une présence lucide à ce qui est en train de se vivre, sensations comprises.



La défusion cognitive

C’est l’un des piliers les plus caractéristiques de l’ACT. Défusionner, c’est apprendre à observer une pensée plutôt que de s’y identifier totalement. Une pensée comme « je vais échouer » cesse d’être vécue comme une vérité absolue pour redevenir ce qu’elle est : un événement mental parmi d’autres, qui passe. Le thérapeute s’appuie souvent sur des exercices ou des métaphores pour aider le patient à prendre cette distance, sans pour autant chercher à faire disparaître la pensée elle-même. Une image utilisée en ACT peut aider à faire le lien : si les pensées sont comme des nuages qui traversent le ciel, la défusion, c’est apprendre à regarder un nuage particulier sans se prendre pour lui.

L’acceptation

Accepter, dans le vocabulaire de l’ACT, ne signifie ni se résigner ni approuver ce qu’on traverse. C’est faire de la place à une émotion ou une sensation désagréable, sans lutter pour la faire taire ni chercher à la fuir. Ce processus rejoint directement le postulat central de la thérapie évoqué plus haut.

Le soi comme contexte

Ce processus, parfois plus abstrait à saisir, invite à distinguer le soi qui pense du soi qui observe ses propres pensées. On n’est pas réductible au contenu de son esprit à un instant donné. Cette distance intérieure, ce point de vue stable depuis lequel on observe ses pensées défiler, permet de ne plus se confondre avec chacune d’elles. Autrement dit, le soi comme contexte, c’est réaliser qu’on est le ciel lui-même, cet espace stable qui accueille tous les nuages, quels qu’ils soient, sans jamais se confondre avec aucun d’eux.

Les valeurs

Il s’agit ici d’identifier ce qui compte réellement pour soi, dans différents domaines de vie, les relations, le travail, la santé, la créativité. Les valeurs ne sont pas des objectifs à atteindre une fois pour toutes, mais des directions vers lesquelles orienter ses actions au quotidien, de façon continue.

L’action engagée

C’est le processus qui relie tous les autres à la vie concrète. Une fois la pensée défusionnée, l’émotion accueillie, la valeur identifiée, il reste à agir. Il ne s’agit pas d’attendre que l’inconfort disparaisse pour se mettre en mouvement, mais de construire un comportement cohérent avec ce qui compte, y compris en présence de la difficulté.




À qui s’adresse l’ACT

Ce déplacement, entre lutter et laisser traverser, ne s’impose pas de la même façon pour tout le monde. L’ACT trouve particulièrement sa place chez des personnes en proie à une anxiété importante, prises dans des ruminations qui reviennent sans cesse, ou engagées dans des dynamiques relationnelles complexes qui ont tendance à se répéter, là où le travail de rationalisation seul montre ses limites.




Axes thérapeutiques

La thérapie ACT ne se limite pas à un cadre théorique, elle se traduit par des exercices et des outils concrets, mobilisés en séance selon les besoins de la personne accompagnée.


Le travail de défusion cognitive s’appuie souvent sur des exercices pratiques plutôt que sur la seule discussion. Une technique fréquemment utilisée consiste à répéter un mot jusqu’à ce qu’il perde son sens habituel, pour montrer concrètement comment une pensée peut se détacher de la réalité qu’elle semble décrire. D’autres exercices invitent à reformuler une pensée envahissante en commençant par « je remarque que j’ai la pensée que », pour introduire cette distance entre soi et le contenu mental.

L’acceptation se travaille notamment par le balayage corporel, un exercice où l’on porte son attention successivement sur chaque partie du corps, des pieds jusqu’à la tête, en observant les sensations présentes sans chercher à les modifier ni à les juger. Face à une émotion inconfortable, plutôt que de la fuir ou de la combattre, on apprend à en repérer les manifestations physiques, une tension dans la poitrine, une chaleur au visage, un nœud à l’estomac, et à rester en contact avec elles quelques instants. Cette pratique ne vise pas la détente à tout prix, elle entraîne progressivement la capacité à tolérer l’inconfort sans que le corps ou l’esprit ne basculent immédiatement dans l’évitement.

La clarification des valeurs constitue un autre axe central. Elle prend souvent la forme d’exercices d’exploration, où l’on interroge ce qui compte réellement dans différents domaines de vie, au-delà des injonctions extérieures ou des attentes sociales. Ce travail sert ensuite de boussole pour orienter l’action engagée, qui consiste à définir des comportements concrets, réalistes, alignés avec ces valeurs, y compris lorsque l’anxiété ou l’inconfort sont encore présents.

Les métaphores occupent une place importante dans la pratique ACT. Elles permettent de rendre tangibles des processus parfois abstraits, comme celle du ciel et des nuages pour illustrer le soi comme contexte, ou celle du passager clandestin pour représenter une pensée envahissante qu’on apprend à laisser à bord sans lui céder le volant.

L’ACT s’inscrit aujourd’hui dans un ensemble d’approches validées pour l’anxiété, les troubles liés au stress, ainsi que dans l’accompagnement de dynamiques relationnelles répétitives, en complément d’un travail comportemental et cognitif plus classique lorsque celui-ci montre ses limites face à certaines pensées particulièrement résistantes.


Sources :

  • Steven C. Hayes, Un esprit libéré : le guide de la thérapie d’acceptation et d’engagement, traduit de l’anglais par Laurent Bury, Robert Laffont, 2022
  • Russ Harris, Passez à l’ACT : pratique de la thérapie d’acceptation et d’engagement, avec Steven C. Hayes, traduit par Claude Penet et Laurence Milleville
  • Masuda, A., Hayes, S. C., Twohig, M. P., Drossel, C., Lillis, J., & Washio, Y. (2009), A parametric study of cognitive defusion and the believability and discomfort of negative self-relevant thoughts, Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry