
Photo : Gentle, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0
On apprend une grande partie de ce que l’on sait en regardant les autres, et c’est un clown gonflable qui en a apporté la démonstration expérimentale en 1961, à l’Université Stanford. Des enfants de maternelle observent un adulte frapper une poupée Bobo (jouet gonflable lesté à la base, qui se redresse quand on le frappe). Laissés seuls avec elle, ils reproduisent ses gestes et jusqu’à ses paroles, sans que personne ne les ait récompensés. L’auteur de cette expérience, Albert Bandura, sera classé en 2002 au quatrième rang des psychologues les plus éminents du XXe siècle, derrière Skinner, Piaget et Freud.
Chercheur et enseignant à Stanford pendant toute sa carrière, Bandura n’a fondé aucune école de psychothérapie. Son œuvre se situe à la charnière du comportementalisme (courant de la psychologie qui n’étudie que les comportements observables) et de la psychologie cognitive (étude des pensées et des croyances qui guident nos actions). Elle compte parmi les fondements théoriques des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Bandura a lui-même mis au point une technique de traitement des phobies, le modelage participatif : le thérapeute accomplit d’abord l’action redoutée devant le patient, puis l’aide à la réaliser à son tour.
En savoir plus sur les phobies
Le concept auquel il a consacré une grande partie de sa carrière, l’auto-efficacité (ou sentiment d’efficacité personnelle, c’est-à-dire la conviction d’être capable de réaliser une action précise), est né de ce travail clinique. Les personnes libérées de leur phobie des serpents lui confiaient que le traitement avait surtout transformé leur croyance en leur capacité à reprendre la main sur leur vie. De la poupée Bobo à l’auto-efficacité, son parcours montre comment des expériences de laboratoire ont nourri des outils encore utilisés aujourd’hui en TCC.
Qui est Albert Bandura ?
Albert Bandura (1925-2021) est un psychologue né au Canada, qui a mené toute sa carrière à l’Université Stanford. Il est l’auteur de la théorie de l’apprentissage social (l’idée que l’on apprend une grande partie de ses comportements en observant les autres), rebaptisée en 1986 théorie socio-cognitive (version élargie qui donne une place centrale aux pensées et aux croyances), et du concept d’auto-efficacité.
Il naît le 4 décembre 1925 à Mundare, un hameau du nord de l’Alberta. Ses parents ont émigré adolescents d’Europe de l’Est, son père de Pologne et sa mère d’Ukraine. Le père pose des rails pour le chemin de fer transcanadien, la mère travaille au magasin général du village. Le couple achète ensuite une terre boisée et semée de rochers, qu’il transforme presque à mains nues en exploitation agricole. Dernier enfant de la famille, Albert grandit avec cinq sœurs aînées. Privés d’école eux-mêmes, ses parents accordent une grande valeur à l’instruction, et son père apprend seul à lire trois langues.
L’unique école du village accueille les élèves de la première année jusqu’à la fin du lycée, et elle manque cruellement d’enseignants comme de moyens. Deux professeurs assurent à eux seuls tout le programme du secondaire, si bien que les élèves doivent prendre en main leur propre apprentissage. Bandura en tirera une conviction qu’il formule lui-même dans son autobiographie : le contenu des cours finit par se périmer, alors que les capacités d’autorégulation (se fixer des objectifs, observer ses progrès, se corriger) gardent leur valeur toute la vie. Pendant les vacances d’été, ses parents l’encouragent à découvrir le monde au-delà du hameau. Il travaille dans une usine de meubles à Edmonton, où il acquiert des compétences de menuisier qui financeront plus tard ses études, puis dans un camp d’entretien de la route de l’Alaska, au Yukon.
Il s’inscrit ensuite à l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver, où il suit ses cours le matin et travaille l’après-midi dans une entreprise de menuiserie. Son entrée en psychologie tient du hasard. Il partage une voiture avec des étudiants en médecine et en ingénierie dont les cours commencent très tôt. En attendant son cours d’anglais, il feuillette un catalogue oublié sur une table de la bibliothèque et repère une introduction à la psychologie qui comblerait ce créneau matinal. Il s’y inscrit et y découvre sa future profession. Il obtient sa licence en 1949, en trois ans seulement, avec un prix universitaire en psychologie.
Son conseiller l’oriente alors vers l’Université de l’Iowa. N’étant pas citoyen américain, Bandura n’a pas droit aux bourses. Arthur Benton, qui dirige la formation clinique, lui organise une aide financière, et l’étudiant remet ses talents de menuisier au service de travaux dans la maison de son professeur. Il obtient un master en 1951, puis un doctorat en psychologie clinique en 1952. Il effectue ensuite un stage d’un an au centre de guidance de Wichita, choisi notamment parce qu’il est dirigé par un psychologue. La psychologie clinique reste alors dominée par la psychanalyse et son approche intrapsychique (centrée sur les conflits inconscients qui se jouent à l’intérieur de la personne), et Bandura espère y trouver un regard moins médicalisé sur les difficultés ordinaires de la vie. En 1953, il rejoint l’Université Stanford pour un poste temporaire d’un an, et il n’en partira plus.
Ce parcours l’a formé au cœur même du comportementalisme, un cadre qu’il va rapidement chercher à dépasser.
Le dépassement du comportementalisme
À l’Iowa, Bandura s’est formé dans un haut lieu de l’étude de l’apprentissage. Le département est dirigé par Kenneth Spence, héritier de Clark Hull, dont la théorie domine l’époque. Elle explique l’apprentissage par la formation d’habitudes, consolidées par le renforcement (récompense qui augmente la probabilité qu’un comportement se reproduise). On y débat de la question de savoir si ce renforcement est indispensable pour apprendre. Les processus élémentaires y sont étudiés surtout chez l’animal, dans l’idée qu’ils suffiront à expliquer les comportements humains les plus complexes.
Les théories de l’apprentissage dominantes reposent ainsi presque entièrement sur les conséquences de nos propres actes, expliquées par le conditionnement (apprentissage par association entre deux événements, ou par les récompenses et punitions qui suivent un comportement). Bandura trouve ce cadre en décalage avec une évidence sociale. Il ne parvient pas à imaginer une culture où la langue, les coutumes familiales, les savoir-faire professionnels ou les pratiques religieuses et politiques s’acquerraient chez chaque nouveau membre à force d’essais, d’erreurs, de récompenses et de punitions. Pour lui, une grande partie de ce que nous apprenons passe par l’observation des autres.
Neal Miller et John Dollard s’étaient penchés sur l’imitation dès 1941, en la traitant comme un cas particulier du conditionnement qui ne s’apprendrait que si elle est récompensée. Bandura juge cette explication trop étroite, car dans la vie quotidienne on apprend en observant, sans avoir besoin d’agir soi-même ni d’être récompensé. C’est de ce décalage que naît son premier programme de recherche à Stanford.
La théorie de l’apprentissage social et l’expérience de la poupée Bobo
À son arrivée à Stanford, Bandura s’associe à Richard Walters, son premier doctorant, pour un vaste projet sur l’origine familiale de l’agressivité. Ils étudient des garçons très agressifs issus de quartiers aisés, un milieu que Bandura jugeait peu propice aux comportements antisociaux. Ils constatent que les parents qui adoptent eux-mêmes des attitudes agressives jouent un rôle important dans la transmission de ces comportements. L’étude paraît en 1959 sous le titre Adolescent Aggression. Pour comprendre comment cette transmission opère, Bandura décide de l’étudier en laboratoire, avec deux collaboratrices, Dorothea Ross et Sheila Ross. La première de ces expériences est publiée en 1961.
L’expérience de la poupée Bobo
L’expérience réunit 72 enfants de l’école maternelle de l’Université Stanford, âgés de trois ans à près de six ans. Chaque enfant est installé dans une salle de jeux avec des gommettes et des tampons. Dans un autre coin de la pièce, un adulte dispose de jeux de construction, d’un maillet et d’une grande poupée Bobo.
Les enfants sont répartis en trois groupes. Pour le premier, l’adulte s’en prend à la poupée pendant une dizaine de minutes : il la couche sur le côté, s’assoit dessus, la frappe au nez, la cogne à coups de maillet, la lance en l’air et l’envoie valser à coups de pied, en accompagnant ses gestes de phrases agressives. Pour le deuxième, l’adulte joue calmement avec les jeux de construction sans prêter attention à la poupée. Le troisième groupe ne voit aucun adulte.
Chaque enfant est ensuite conduit dans une autre pièce remplie de jouets attrayants, qu’on lui retire au bout de quelques instants en expliquant qu’ils sont réservés à d’autres enfants. Après cette légère frustration, il passe vingt minutes dans une troisième salle qui contient, entre autres jouets, une poupée Bobo et un maillet. Des observateurs notent son comportement derrière un miroir sans tain. Les enfants qui ont vu l’adulte agressif reproduisent nombre de ses gestes et jusqu’à ses phrases exactes, alors que ceux des deux autres groupes ne le font presque jamais. Les garçons reproduisent davantage d’agressions physiques que les filles, et le sexe du modèle influence aussi l’imitation.
En 1963, l’équipe reprend le dispositif avec un adulte filmé, puis avec un personnage de dessin animé. Les enfants exposés à ces modèles se montrent eux aussi plus agressifs que ceux qui n’en ont vu aucun. Ces résultats font entrer les travaux de Bandura dans le débat public sur la violence à la télévision, au point qu’il est appelé à témoigner devant des commissions du Congrès américain.
L’apprentissage par observation
Ces expériences donnent corps à l’apprentissage par observation (processus par lequel on acquiert un comportement en regardant quelqu’un d’autre l’accomplir). Bandura le décompose en quatre fonctions : l’attention portée au modèle, la mise en mémoire de ce qui a été observé, la capacité à le traduire en actes, et la motivation à le reproduire. Un comportement passé inaperçu, oublié, hors de portée de nos capacités ou dépourvu d’intérêt à nos yeux ne sera donc pas imité.
Pour Bandura, observer va bien au-delà de la copie d’un geste précis. L’observateur extrait du comportement du modèle des règles et des principes qui lui permettent ensuite de produire des conduites nouvelles, différentes de ce qu’il a vu. Exposé à plusieurs modèles, il combine leurs traits dans un mélange original, et Bandura voit dans cette combinaison une source d’innovation.
Il expose cette théorie dès 1963 avec Walters dans Social Learning and Personality Development, un ouvrage pensé comme une alternative à la psychanalyse, dont il jugeait les prédictions et les résultats thérapeutiques décevants. Il la formalise ensuite en 1977 dans Social Learning Theory, traduit en français sous le titre L’Apprentissage social.
Le modelage et l’apprentissage vicariant
Le modelage désigne chez Bandura l’apprentissage à partir d’un modèle, que celui-ci soit présent, filmé ou simplement décrit. Il s’accompagne d’un apprentissage vicariant (c’est-à-dire par procuration) : les conséquences que l’on voit subir au modèle suffisent à modifier notre propre conduite, sans que nous ayons à les vivre nous-mêmes.
En 1965, Bandura montre à des enfants un film dans lequel l’adulte qui frappe la poupée est soit récompensé, soit puni, soit laissé sans conséquence. Les enfants qui ont vu le modèle puni l’imitent nettement moins. Lorsque l’expérimentateur leur promet ensuite de petites récompenses s’ils reproduisent ce qu’ils ont vu, les différences entre les groupes disparaissent. Tous les enfants avaient appris les gestes du modèle, y compris ceux qui s’étaient abstenus de les reproduire. Bandura distingue ainsi l’apprentissage d’un comportement de son exécution, ce qui fragilise l’idée comportementaliste selon laquelle on n’apprend que ce qui est renforcé.
Le même mécanisme joue dans l’autre sens. En 1967, Bandura et ses collègues Grusec et Menlove montrent que des enfants qui ont peur des chiens évitent moins l’animal après avoir observé un autre enfant s’en approcher progressivement et jouer avec lui sans crainte. C’est ce que Bandura appelle l’extinction vicariante (disparition d’une peur par l’observation d’autrui), une piste qui ouvre la voie à ses travaux cliniques sur les phobies.
Une étude célèbre et discutée
En 1977, Joseph, Kane, Nacci et Tedeschi interrogent la façon dont ces comportements sont interprétés. Ils font lire à des étudiantes des descriptions écrites d’un dispositif de modelage classique. Lorsqu’un enfant reproduit le jeu destructeur d’un adulte, elles ne le jugent ni agressif ni répréhensible, alors que le même jeu, sans modèle préalable, leur paraît agressif. Elles attribuent la responsabilité de la conduite à l’adulte et pensent que l’enfant la croyait appropriée, voire susceptible d’être récompensée. Les auteurs soulignent ainsi la fonction de légitimation du modèle, puisqu’aux yeux des observateurs l’adulte a rendu le comportement acceptable. Ils concluent que ce dispositif se prête mal à l’étude de l’agression.
Bandura, de son côté, rappelait que ces expériences avaient pour but d’éclairer les mécanismes de l’apprentissage par observation. Mesurer ce qu’un enfant a appris suppose selon lui une cible factice, pour qu’il révèle tout ce qu’il a retenu, et il comparait cette exigence à l’entraînement des bombardiers, que l’on ne teste pas sur des villes habitées. Il distinguait par ailleurs plusieurs effets de la violence télévisée : enseigner de nouvelles façons d’agresser, affaiblir les freins en rendant la violence légitime ou banale, habituer le spectateur à la cruauté et façonner sa vision de la réalité. Pris pour cible par une partie de l’industrie télévisuelle, il confie avoir fini par éprouver une certaine parenté avec la poupée Bobo.
Les deux lectures s’accordent sur un point : les enfants reproduisent ce qu’ils observent. Elles divergent sur ce que cette imitation révèle de l’agressivité.

Quel est le lien entre Albert Bandura et les TCC ?
Albert Bandura a contribué aux TCC de deux manières. Ses travaux théoriques ont formé une partie de la première génération de thérapeutes TCC, et il a lui-même mis au point une technique de traitement des phobies, le modelage participatif, dont est né le concept d’auto-efficacité.
Parallèlement à ses expériences, Bandura enseigne la psychothérapie à Stanford. Il s’intéresse aux cas où la modification directe d’un comportement problématique apporte une amélioration durable, avec des bénéfices jusque dans des domaines qui n’avaient pas été traités. Il passe plusieurs mois à rassembler ces traitements, dispersés dans des revues peu connues. Il en tire en 1961 un article, Psychotherapy as a Learning Process (la psychothérapie comme processus d’apprentissage), organisé autour de six principes du changement de comportement.
L’article suscite un tel intérêt que le psychologue britannique Hans Eysenck l’invite à écrire un chapitre pour le premier ouvrage publié sur la thérapie comportementale (application clinique des principes de l’apprentissage pour modifier directement les comportements problématiques). Le chapitre grossit au point de devenir un livre, Principles of Behavior Modification, publié en 1969. Il accorde déjà une large place aux mécanismes cognitifs, à l’apprentissage vicariant et à l’autorégulation.
Selon Scott, Cervone et Ebiringah (2024), ce livre a fait de nombreux thérapeutes de la première génération des TCC des « élèves de Bandura ». Michael Mahoney, qui lance en 1977 la revue Cognitive Therapy and Research, avait d’ailleurs étudié auprès de lui. Avec ses étudiants, Bandura met aussi au point de nouvelles façons de soigner, en faisant de l’expérience de réussite le principal moteur du changement.
Le modelage participatif, ou maîtrise guidée
Pour Bandura, une personne phobique ne va pas d’elle-même affronter ce qu’elle redoute, d’où l’idée de créer des conditions qui lui permettent de réussir malgré sa peur. En 1969, avec Edward Blanchard et Brunhilde Ritter, il compare chez des personnes phobiques des serpents une version filmée du modelage, la désensibilisation systématique (relaxation associée à l’évocation imaginée, étape par étape, des situations redoutées) et le modelage participatif, qui se révèle le plus efficace.
Le thérapeute accomplit d’abord chaque étape devant la personne, puis l’aide à la refaire avec des appuis (faire le geste ensemble, porter des gants, avancer par petites étapes), retirés un à un jusqu’à ce qu’elle réussisse seule. Bandura rapporte que ce traitement venait à bout en quelques heures de phobies installées depuis vingt ou trente ans, y compris chez des personnes que d’autres méthodes n’avaient soulagées qu’en partie. Il reste aujourd’hui intégré au traitement en une séance de Lars-Göran Öst pour les phobies spécifiques (peurs intenses et ciblées, comme celle d’un animal ou du vide), qui l’associe à l’exposition (confrontation progressive avec ce qui fait peur).
Le sentiment d’efficacité personnelle, ou auto-efficacité
C’est de ces traitements que naît le concept d’auto-efficacité. Les personnes libérées de leur phobie expliquaient à Bandura que le traitement avait surtout transformé leur croyance en leur capacité à maîtriser leur vie, au point qu’elles se lançaient dans des activités qu’elles évitaient jusque-là. Il formalise ce concept en 1977 dans la Psychological Review : le sentiment d’efficacité personnelle désigne la croyance d’une personne en sa capacité à mener à bien les actions nécessaires pour atteindre un résultat donné. Cette croyance porte sur un domaine précis, ce qui la distingue de l’estime de soi (jugement global qu’une personne porte sur sa propre valeur).
Selon Bandura, ce sentiment influence l’engagement, l’effort et la persévérance. Une personne qui doute de ses capacités évite les situations redoutées et se prive ainsi des expériences qui pourraient la détromper. Ce sentiment se nourrit de quatre sources : les réussites vécues personnellement, qui sont les plus puissantes, l’observation de personnes semblables qui réussissent, les encouragements crédibles d’autrui et la manière dont on interprète ses réactions corporelles. Bandura y consacre en 1997 un ouvrage de référence, traduit en français sous le titre Auto-efficacité : le sentiment d’efficacité personnelle.
Qu’est-ce que la théorie socio-cognitive de Bandura ?
La théorie socio-cognitive est le nom que Bandura donne en 1986 à l’ensemble de sa théorie, dans Social Foundations of Thought and Action. Il abandonne l’étiquette d’apprentissage social, partagée par plusieurs théories aux principes très différents et devenue trop étroite pour une théorie qui explique aussi comment nous nous motivons, régulons notre conduite et construisons nos environnements sociaux. Le terme « social » rappelle que nos pensées et nos actions ont en grande partie une origine sociale. Le terme « cognitif » souligne le rôle des pensées dans la motivation, les émotions et l’action. Cette théorie s’organise autour de quatre concepts clés.
La réciprocité triadique
La réciprocité triadique, formalisée en 1978, décrit trois ensembles de facteurs qui s’influencent mutuellement : les facteurs personnels (pensées, émotions, caractéristiques biologiques), le comportement et l’environnement. Chacun agit sur les deux autres, dans les deux sens, sans que leur poids soit forcément le même. Par exemple, un élève qui doute de lui participe moins en classe, attire moins l’attention de son enseignant et voit ainsi son doute conforté.
L’agentivité
Selon Bandura, les grands courants de la psychologie des années 1970 laissent peu de place à la capacité humaine de décider. Pour la psychanalyse, nos comportements sont guidés par des pulsions inconscientes (élans intérieurs dont nous n’avons pas conscience). Pour le comportementalisme, ils sont façonnés par l’environnement. Quant à la psychologie cognitive naissante, elle compare l’esprit à un ordinateur qui traite des informations. À contre-courant, Bandura défend l’agentivité (capacité humaine à agir intentionnellement sur sa propre vie et sur son environnement), qu’il approfondit en 2001. L’être humain se fixe des objectifs, anticipe, observe sa conduite, la juge au regard de ses propres standards et se corrige. On retrouve là cette autorégulation dont il avait fait l’expérience sur les bancs de l’école de Mundare.
Le désengagement moral
Le dernier grand chantier de Bandura porte sur le désengagement moral (ensemble de procédés mentaux qui permettent d’agir contre ses propres valeurs sans se sentir coupable). Dans un article de 1999, puis dans un ouvrage entier consacré à ce thème, il montre que nos principes moraux ne jouent pas en permanence leur rôle de frein. Des personnes par ailleurs attentionnées peuvent ainsi soutenir ou commettre des actes nuisibles. Il leur suffit pour cela de justifier leur conduite par une cause jugée noble, d’employer des termes adoucis, de se comparer à pire ou de se décharger sur une autorité ou sur le groupe. Elles peuvent aussi minimiser les conséquences de leurs actes, ou déshumaniser et accuser la victime.
L’efficacité collective
Bandura étend enfin son concept au groupe avec l’efficacité collective (croyance partagée d’un groupe dans sa capacité à agir ensemble pour atteindre un objectif), qu’il développe en 2000. Pour lui, bien des objectifs ne peuvent être atteints qu’en mettant en commun connaissances, compétences et ressources.
La théorie de Bandura trouve aussi une application à l’échelle de sociétés entières. Au Mexique, entre 1975 et 1981, le producteur Miguel Sabido conçoit pour le groupe Televisa des feuilletons destinés à encourager l’alphabétisation des adultes et la planification familiale, en s’appuyant notamment sur la théorie de l’apprentissage social. Cette méthode d’éducation par le divertissement (intégration de messages éducatifs dans des fictions) a ensuite été reprise dans d’autres pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, notamment autour de la prévention du VIH et des droits des femmes.
Axes thérapeutiques
Albert Bandura reçoit en 2016 la National Medal of Science des mains du président Barack Obama, et s’éteint le 26 juillet 2021 à Stanford, à 95 ans. Issus de la recherche, ses concepts comptent parmi les fondements des TCC et continuent d’orienter la pratique. Le sentiment d’efficacité personnelle en est l’exemple le plus parlant. Dans une thérapie comportementale et cognitive du trouble panique (crises d’angoisse brutales et répétées), l’évolution de ce sentiment d’une semaine à l’autre permet de prédire le niveau d’anxiété de la semaine suivante (Fentz et al., 2013). Accompagner une personne consiste alors à l’aider à vivre, pas à pas, des réussites qui lui appartiennent.
Ces outils prennent tout leur sens au sein d’une relation. En séance, ce qui fait avancer tient d’abord à l’accueil de ce que la personne dit de sa peur, de ses doutes et de son histoire, sans jugement et à son rythme. C’est dans cet espace que naît la sécurité nécessaire pour oser, un jour, s’approcher de ce qu’elle évitait jusque-là.
Sources :
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