Thérapie contextuelle : la loyauté invisible et la dette familiale selon Boszormenyi-Nagy

Thérapeute devant quatre adultes dans le cadre d'une thérapie familiale : deux femmes se tiennent la tête, un homme a l'air circonspect, et un autre homme exprime quelque chose avec force - thérapie contextuelle - Psychothérapie Paris 9 et Pantin

On associe souvent la thérapie familiale à quelques noms devenus familiers : Minuchin et ses frontières, l’école de Milan et ses paradoxes, Bateson et ses boucles de communication. Ivan Boszormenyi-Nagy, lui, reste étrangement discret dans ce paysage, alors qu’il en est l’un des fondateurs les plus anciens. Psychiatre américain d’origine hongroise, il développe dès la fin des années 1960 un modèle singulier, la thérapie contextuelle, resté relativement peu connu et à part par rapport aux courants qui ont suivi.



Ce modèle ne se classe pas simplement comme un courant systémique parmi d’autres, sans pour autant s’y opposer. Catherine Ducommun-Nagy, qui fait aujourd’hui perdurer et actualise ce travail, le rappelle avec précision : là où la thérapie systémique classique situe la loyauté familiale et les phénomènes de parentification dans la dimension des interactions et des règles du système, la thérapie contextuelle les situe dans une dimension différente, celle de l’éthique relationnelle. La thérapie familiale, et la systémique en particulier, peut ainsi se voir éclairée par cet apport.

Deux fils conducteurs traversent cet article. Le premier est la loyauté invisible, cet attachement souvent inconscient qui relie chaque personne à sa famille d’origine et oriente ses choix bien au-delà de sa volonté consciente. Le second est la mécanique de dette qui la sous-tend, un système de comptes relationnels que Boszormenyi-Nagy a nommé le ledger (littéralement « grand livre des comptes ») et que l’on retrouve à l’œuvre dans les histoires familiales les plus ordinaires. Comprendre ces deux notions, c’est se donner un outil de lecture supplémentaire pour saisir ce qui circule, souvent silencieusement, entre les générations.

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Boszormenyi-Nagy et la naissance de la thérapie contextuelle

Ivan Boszormenyi-Nagy naît à Budapest en 1920. Il émigre aux États-Unis en 1950, où il exerce d’abord comme chercheur en biochimie, avant de se consacrer entièrement à la psychiatrie clinique. C’est dans la région de Philadelphie, à l’Eastern Pennsylvania Psychiatric Institute où il travaille de 1957 à 1980, qu’il élabore progressivement son approche, en s’appuyant sur l’observation directe des familles plutôt que sur la seule théorisation. Boszormenyi-Nagy et son équipe comptent parmi les premiers à utiliser le miroir sans tain pour observer les entretiens familiaux, puis l’enregistrement audio et vidéo pour en affiner l’analyse.

Trois ouvrages posent les fondations du modèle. Invisible Loyalties (Boszormenyi-Nagy & Spark, 1973) introduit le thème de la loyauté familiale dans la littérature de la thérapie familiale. Between Give and Take (Boszormenyi-Nagy & Krasner, 1986) en détaille l’usage clinique. Foundations of Contextual Therapy (Boszormenyi-Nagy, 1987) rassemble une trentaine d’années d’écrits et de réflexion clinique.

L’architecture générale du modèle repose sur quatre dimensions de la réalité relationnelle : les faits (les données objectives de l’existence, comme les origines ou les événements de vie), la psychologie individuelle (le fonctionnement propre à chaque personne), les transactions systémiques (les interactions, les règles et les alliances au sein de la famille) et l’éthique relationnelle. Cette dernière dimension n’est pas simplement ajoutée aux trois autres : elle les intègre et les organise.

C’est là que se joue la place du modèle par rapport à la systémique classique : la dimension des transactions systémiques recouvre précisément ce que la thérapie familiale systémique traite habituellement, mais Boszormenyi-Nagy la subordonne à un principe éthique qui la dépasse. Autrement dit, la thérapie contextuelle ne rejette rien de la lecture systémique des interactions familiales, elle l’englobe dans un cadre plus large.

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Les concepts fondateurs de la thérapie contextuelle

Boszormenyi-Nagy construit son approche autour de quatre notions clés, chacune éclairant une facette différente de ce qui circule, souvent silencieusement, entre les membres d’une même famille. Commençons par celle qui donne sa structure à toutes les autres : la mécanique de dette et de créance qui traverse chaque histoire familiale.

La loyauté invisible

Il s’agit d’un attachement inconscient et souvent invisible aux membres de sa famille d’origine, structuré par des dettes et créances relationnelles héritées, qui oriente les choix et les comportements des individus au-delà de leur conscience ou de leur volonté (Boszormenyi-Nagy & Spark, 1973). Cette loyauté ne se choisit pas : elle agit en profondeur, parfois à l’insu même de la personne qui la porte.

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La dette familiale

La dette familiale désigne l’ensemble des obligations relationnelles héritées au sein d’une famille : ce qu’un membre a reçu de ses parents ou de ses ascendants, et qu’il se sent tenu de restituer, à eux-mêmes ou à d’autres membres du système familial, pour que l’équilibre relationnel se maintienne. Cette dette reste le plus souvent non dite et non consciente, mais elle structure profondément les choix et les comportements de chacun. C’est cette dette que le grand livre des comptes vient nommer et mettre en ordre (Boszormenyi-Nagy & Krasner, 1986).

Le grand livre des comptes (ledger)

Boszormenyi-Nagy nomme cet outil le ledger (littéralement « grand livre des comptes ») : un système de comptabilité relationnelle invisible qui recense, au fil des générations, ce qui a été donné et ce qui reste dû entre les membres d’une famille — un équilibre entre équité et mérite, qui ne se résume pas en un simple échange de bons procédés. Ce terme est à distinguer de son usage plus tardif chez Anne Ancelin Schützenberger, qui a popularisé l’expression française « grand livre des comptes » dans le cadre de la psychogénéalogie, courant distinct de la thérapie contextuelle. Le concept dont il est question ici est bien celui, clinique et théorisé, de Boszormenyi-Nagy lui-même.

L’éthique relationnelle

Boszormenyi-Nagy et Krasner (1986) la définissent comme un engagement fondé sur des droits et obligations réciproques : le droit de recevoir des soins et l’obligation d’en donner, selon la nature de la relation et le mérite acquis. C’est le principe organisateur du modèle, celui qui intègre et dépasse les trois autres dimensions de la réalité relationnelle évoquées plus haut.

La justice relationnelle et distributive

La loyauté et le bien-être de chaque membre du système familial doivent être pris en compte de façon multilatérale, et non du seul point de vue d’un individu : c’est le principe de justice relationnelle. La justice distributive en précise l’application concrète, à savoir la répartition équitable des charges et des bénéfices relationnels entre les membres d’une famille.

Le mérite et le droit destructeur

Le mérite se construit par les contributions apportées aux autres membres de la famille ; le droit qui en découle (entitlement) est la créance relationnelle correspondante. Lorsque ce droit naît d’une injustice subie et jamais reconnue, il devient un droit destructeur (destructive entitlement) : la personne lésée cherche alors réparation de façon inappropriée, parfois auprès de tiers innocents, comme un partenaire ou un enfant, plutôt qu’auprès de la source réelle de l’injustice.




Thérapeute en face de trois adultes dans le cadre d'une thérapie familiale : une femme s'exprime avec un geste interrogatif de la main - thérapie contextuelle - Psychothérapie Paris 9 et Pantin

La visée thérapeutique : exonération et don équitable

Une fois ces concepts posés, une question se pose naturellement : que cherche concrètement à provoquer un thérapeute contextuel chez les personnes qu’il reçoit ? Il ne s’agira bien sûr jamais de culpabilisation ni le règlement de comptes, mais un mouvement inverse, celui d’une libération progressive du poids de la dette relationnelle.



La partialité multidirectionnelle

C’est la posture technique propre au thérapeute contextuel : prendre alternativement et successivement le parti de chaque membre de la famille au cours de la thérapie, afin de garantir à chacun une écoute équitable (Boszormenyi-Nagy & Krasner, 1986). Le thérapeute ne cherche pas la neutralité par le retrait, mais une forme d’engagement tour à tour partagé entre tous les membres présents.

L’exonération

Il s’agit du processus par lequel une personne se libère du poids d’un blâme injustifié envers une figure parentale, en parvenant à une évaluation plus mature de ses choix, de ses efforts et de ses limites. Ce travail ne consiste pas à excuser ce qui a pu être vécu comme injuste, mais à sortir d’une lecture figée et unilatérale du parent pour accéder à une compréhension plus complète de son histoire et de ses propres contraintes.

Le don équitable

C’est la capacité, une fois ce travail d’exonération engagé, à donner à son tour de façon appropriée et sans excès, en reconnaissance de ce qui a été reçu. C’est cette capacité qui permet au grand livre des comptes de se renouveler sur un mode constructif plutôt que destructeur, et qui referme, de façon durable, le cycle de la dette relationnelle plutôt que de le reproduire.




Une place à part dans le paysage de la thérapie familiale

Malgré l’ancienneté et la solidité de son œuvre, Boszormenyi-Nagy n’a jamais occupé, dans le paysage de la thérapie familiale, la place que son apparition précoce aurait pu laisser supposer. Un article de 1993 constate déjà que la thérapie contextuelle n’a pas pris la place qu’elle méritait parmi les modèles thérapeutiques largement reconnus et utilisés (Wilburn-McCoy, 1993).

Cette position à part se retrouve jusque dans la façon dont le modèle est classé aujourd’hui. Les ouvrages de référence en thérapie familiale rangent traditionnellement la thérapie contextuelle parmi les modèles dits classiques, ceux des années 1960-70, aux côtés de Bowen, Minuchin ou de l’école de Milan. Mais Catherine Ducommun-Nagy, dans un article récent consacré à la place du modèle dans le champ de la thérapie familiale (Ducommun-Nagy, 2025), plaide pour un reclassement : selon elle, la thérapie contextuelle devrait être comptée parmi les approches postmodernes et collaboratives, plus récentes, ce qui contredit la façon dont on la classe habituellement.

Ce désaccord n’a rien d’anecdotique. Il illustre qu’un demi-siècle après sa formulation initiale, le modèle continue d’être retravaillé et repositionné par ceux qui le font vivre aujourd’hui. Il rappelle aussi que la thérapie contextuelle ne s’est jamais voulue être une école fermée sur elle-même : elle intègre une dimension systémique classique tout en la subordonnant à un principe éthique, ce qui explique en partie la difficulté à la ranger clairement d’un côté ou de l’autre.

Pour une pratique construite sur la systémique et la thérapie comportementale et cognitive, cette position singulière est moins un problème qu’une ressource. Elle invite à utiliser la lecture contextuelle comme un complément, un éclairage supplémentaire sur ce qui circule entre les générations, sans avoir à trancher soi-même un débat que les spécialistes du modèle n’ont pas encore tranché.




Axes thérapeutiques

La thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy n’a pas vocation à remplacer une lecture systémique des liens familiaux, mais à l’enrichir d’une dimension que la systémique classique ne couvre pas directement : celle de la dette et de la loyauté invisible qui circulent, souvent à l’insu des personnes concernées, entre les générations. Repérer une loyauté invisible chez un patient, c’est comprendre pourquoi certains comportements en apparence irrationnels ou répétitifs prennent tout leur sens dès lors qu’on les relit comme une fidélité inconsciente à une histoire familiale plus large.

Le grand livre des comptes offre, lui, un outil de compréhension pour ce qui se rejoue parfois dans une fratrie, un couple ou une relation parent-enfant : un déséquilibre ressenti mais rarement nommé entre ce qui a été donné et ce qui a été reçu. Reconnaître cette mécanique ne consiste pas à figer les personnes dans une comptabilité rigide, mais à ouvrir un espace où la dette peut enfin être nommée, et donc travaillée, plutôt que subie en silence.

Enfin, la visée d’exonération rappelle une exigence clinique simple mais souvent difficile à tenir : celle d’accompagner une personne pour qu’elle sorte d’une lecture unilatérale et blâmante de ses parents, sans pour autant nier ce qu’elle a pu réellement souffrir. C’est un équilibre délicat, que j’essaie d’accompagner concrètement dans ma pratique, à travers la thérapie comportementale et cognitive et l’approche systémique, séance après séance. Mais au-delà des protocoles et des concepts, c’est aussi et surtout la qualité de l’écoute et la dimension humaine de la relation thérapeutique qui permettent à chacun de comprendre ce qui le relie à son histoire familiale, et de mieux s’en dégager quand cela est nécessaire.




Sources :

  • Boszormenyi-Nagy, I., & Spark, G. M. (1973). Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy. Harper & Row.
  • Boszormenyi-Nagy, I., & Krasner, B. R. (1986). Between Give and Take: A Clinical Guide to Contextual Therapy. Brunner-Mazel.
  • Boszormenyi-Nagy, I. (1987). Foundations of Contextual Therapy: Collected Papers of Ivan Boszormenyi-Nagy, M.D. Brunner/Mazel.
  • Ducommun-Nagy, C. (2025). The essence of contextual therapy, its place in the field of family therapy, and its role in the future. Family Process, 64(1), e13070.
  • Wilburn-McCoy, C. (1993). Rediscovering Nagy: What happened to contextual therapy? Contemporary Family Therapy, 15(5), 395-404.