
On ouvre une application d’intelligence artificielle pour reformuler un message un peu délicat. On y revient le lendemain pour organiser sa journée. Puis pour trancher une hésitation, demander un avis, apaiser un doute. Chacun de ces gestes pris séparément semble anodin, presque pratique. Rien, sur le moment, ne ressemble à un problème.
C’est justement ce qui rend le phénomène difficile à repérer, pour la personne elle-même comme pour son entourage.
Il ne s’agit pas d’un basculement brutal, d’un avant et d’un après clairement identifiables, mais d’un glissement progressif, presque silencieux, où l’outil prend peu à peu une place que l’on n’avait pas prévu de lui accorder. En cabinet, ce phénomène apparaît de plus en plus souvent, sous des formes différentes selon les personnes : chez certains, une difficulté croissante à décider seul, chez d’autres, un vide relationnel comblé par une présence toujours disponible et jamais en désaccord.
Ce que ces situations ont en commun, c’est qu’elles touchent à des mécanismes psychologiques précis, identifiables, et déjà documentés par la recherche clinique. Comprendre ces mécanismes, ce n’est pas condamner un outil devenu incontournable dans nos vies. C’est se donner les moyens de reconnaître le moment où l’usage cesse d’être un simple outil pour devenir un appui dont on ne pourrait plus se passer.
Un usage qui grignote le quotidien, sans bruit
On commence souvent par une tâche précise, presque technique. Reformuler un paragraphe, vérifier une formule, trouver rapidement une information qu’on aurait mis dix minutes à chercher soi-même. La réponse arrive en quelques secondes, elle est presque toujours satisfaisante, et l’on referme l’application en se disant que l’on vient de gagner du temps. Rien, dans ce geste isolé, ne ressemble à un problème.
Mais le cerveau ne fonctionne pas geste par geste, il fonctionne par répétition. Des chercheurs de l’Université de Genève, en collaboration avec Harvard et McGill, ont montré en 2025 que le circuit cérébral de la récompense n’attend pas la satisfaction elle-même pour s’activer, il apprend à l’anticiper dès qu’un signal familier apparaît. Ce mécanisme, décrit à l’origine pour expliquer comment le cerveau apprend à prédire un gain, s’applique tout autant à un geste aussi banal qu’ouvrir une application qui répond vite et bien. Chaque sollicitation satisfaite renforce un peu plus l’association entre l’inconfort du moment, une hésitation, une charge mentale, une question sans réponse immédiate, et le geste qui vient l’apaiser.
C’est ce renforcement progressif qui explique pourquoi le recours à l’IA ne se vit presque jamais comme une décision. Personne ne se réveille un matin en choisissant de s’en remettre systématiquement à un outil pour penser, décider, ou formuler ce qu’il ressent. Le glissement se fait tâche après tâche, chacune paraissant raisonnable prise isolément, jusqu’à ce que le réflexe se soit installé sans qu’aucun cap n’ait été franchi consciemment. C’est précisément ce mécanisme, une fois consolidé, qui peut évoluer vers une forme de dépendance comportementale, avec ses signes de perte de contrôle et de besoin de renouveler le geste.
Ce que l’IA vient remplacer en nous
On demande à l’IA de nous aider à rédiger un texte, puis, progressivement, on lui demande de le penser à notre place. La bascule est difficile à repérer depuis l’intérieur, car chaque étape semble n’être qu’un prolongement de la précédente. Pourtant, une équipe du MIT Media Lab, dirigée par la chercheuse Nataliya Kosmyna, a mis en évidence en 2025 des différences mesurables dans l’activité cérébrale de personnes ayant rédigé un texte avec l’aide d’une IA conversationnelle, comparées à celles ayant travaillé seules. Les participantes et participants habitués à s’appuyer sur l’outil montraient une connectivité cérébrale plus faible et peinaient davantage à se réapproprier leur propre texte une fois l’aide retirée. Cette étude, encore sous forme de prépublication scientifique et discutée depuis par d’autres chercheurs sur certains aspects méthodologiques, porte sur la rédaction d’un texte. Mais ce qu’elle révèle dépasse cet exercice précis : que devient notre capacité à penser par nous-mêmes quand la réponse est toujours disponible avant que la question ait eu le temps de mûrir ?
Ce n’est pas tant le jugement lui-même qui s’efface que la tolérance à l’espace qui précède le jugement. Décider, c’est traverser un moment d’incertitude, peser, hésiter, parfois se tromper avant de trancher. Ce moment a une fonction psychique propre, il n’est pas une perte de temps mais une part active de la construction de la confiance en soi. Lorsque l’IA vient combler cet espace systématiquement, avant même que l’inconfort ait eu le temps de s’installer, elle ne fait pas gagner du temps sur une pensée déjà là, elle empêche cette pensée de se former.
C’est là que la question dépasse largement celle d’un outil pratique mal utilisé. Ce que l’on interroge, c’est la fonction que cet outil en vient à occuper, une fonction qui touche à ce qu’un accompagnement thérapeutique met justement au travail : apprendre à rester avec l’incertitude, plutôt qu’à la fuir.
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Chatbot versus lien humain
Il y a des personnes qui ouvrent une conversation avec une IA non pas pour une tâche précise, mais simplement parce que personne d’autre n’est disponible à cet instant. Elles racontent leur journée, un souci, une inquiétude, et reçoivent en retour une écoute continue, jamais lassée, jamais pressée de passer à autre chose. Ce moment procure un réel soulagement. Le problème n’est pas là. Il apparaît lorsque cette écoute artificielle devient, avec le temps, l’interlocuteur privilégié, voire le seul, à qui l’on confie ce qui compte vraiment.
Une équipe de chercheurs de Stanford, dirigée par la professeure Diyi Yang, a étudié en 2026 les usages de Character.AI, une plateforme de conversation avec des personnages générés par intelligence artificielle. Publiée dans la revue Nature Human Behaviour, cette recherche établit un lien entre un usage intensif de ces compagnons virtuels et une solitude plus marquée, un lien particulièrement fort chez les personnes déjà isolées, qui viennent chercher avant tout une présence affective. Les auteurs précisent que ce résultat traduit une association plutôt qu’une causalité directe, ce qui invite à une lecture prudente plutôt qu’alarmiste.
Ce que cette recherche met en lumière rejoint ce que l’on observe parfois en clinique : l’IA ne comble pas un vide relationnel, elle l’anesthésie. Elle offre une présence sans les frictions du lien réel, sans les silences gênants, sans les désaccords à négocier, sans le risque d’être déçu ou de décevoir. C’est précisément ce que le lien humain implique, et c’est précisément ce que cette relation vient éviter. Le soulagement immédiat masque alors une érosion progressive de la tolérance au lien réel, ce lien imparfait, parfois frustrant, mais seul capable d’offrir une réciprocité authentique.
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Quand le recours devient dépendance
À partir de quel moment un usage fréquent bascule-t-il vers une dépendance véritable ? La question mérite d’être posée avec précision, car la plupart des personnes qui consultent une IA plusieurs fois par jour ne sont pas pour autant dans un rapport pathologique à l’outil. Ce qui distingue l’un de l’autre tient moins à la fréquence qu’à la nature du besoin qui pousse vers le geste, et à ce qui se passe lorsque le geste n’est plus possible.
Le psychiatre Serge Tisseron, dans une interview accordée à Medscape en 2025, souligne que ce ne sont pas tant les personnes en bonne santé psychique qui basculent vers un usage problématique, mais celles qui présentent déjà des fragilités personnelles ou qui traversent une période de solitude marquée. Ce constat rejoint les résultats d’une étude relayée par France 24 en avril 2025, selon laquelle les personnes qui développent un attachement émotionnel marqué envers leur interlocuteur artificiel, et qui lui accordent une grande confiance, se sentent au contraire plus seules et plus dépendantes sur le plan affectif. Le mécanisme se referme alors sur lui-même : plus l’attachement grandit, plus la solitude qu’il était censé apaiser s’accentue, ce qui pousse à renforcer encore le recours à l’outil.
Ce cercle correspond, dans ses grandes lignes, à ce que la clinique des addictions comportementales connaît déjà bien : une perte progressive du contrôle sur la fréquence et la durée du recours, une gêne ou une irritabilité quand l’accès est empêché, et surtout la persistance du comportement alors même que ses effets négatifs comme l’isolement accru ou encore la difficulté croissante à tolérer une relation humaine imparfaite, deviennent perceptibles pour la personne elle-même ou pour son entourage. Ce n’est pas l’intensité du lien à l’IA qui doit alerter en priorité, c’est ce qu’il vient remplacer dans la vie de la personne, et ce qu’elle cesse peu à peu de solliciter ailleurs.
Mon approche
Ce que je vois revenir le plus souvent en séance, ce n’est pas tant l’usage de l’IA en lui-même que ce qu’il vient signer d’un rapport plus large à la facilité et à l’inconfort. Solliciter un outil pour une réponse rapide sur un sujet simple, une question que l’on aurait pu creuser soi-même avec un peu plus de temps en faisant une recherche sur un moteur de recherche quelconque par exemple, cela s’entend, cela ne relève pas nécessairement d’un travail thérapeutique. Ce qui appelle une attention différente, c’est le moment où l’on cherche autre chose derrière la question posée, un semblant d’humanité, un échange, une réassurance que l’on n’ose ou ne peut pas aller chercher ailleurs.
Avec les TCC, ce travail commence souvent par repérer la pensée automatique qui précède le geste, celle qui pousse vers l’IA plutôt que vers l’inconfort ou vers un interlocuteur humain. En remontant le fil de cette pensée jusqu’à ce qu’elle vient réellement protéger, on comprend peu à peu ce que le réflexe cherche à éviter, une peur du jugement, une intolérance à l’attente, une difficulté à demander de l’aide. Lorsque le recours a pris la forme d’un évitement plus installé, un travail progressif de réexposition permet de réapprendre à tolérer ce que l’on fuyait, la lenteur d’une réponse humaine, l’incertitude d’un échange qui ne se maîtrise pas entièrement, sans passer par le raccourci qui apaise sur l’instant mais qui renforce la peur à terme.
L’approche systémique vient éclairer ce même mécanisme sous un autre angle, celui des dynamiques relationnelles. Comment la personne se positionne-t-elle avec ses proches, ses collègues, et peut être même avec cet interlocuteur artificiel toujours disponible ? Ce dernier n’est jamais neutre dans le système relationnel d’une personne, il redistribue les rôles, parfois en soulageant certaines tensions, parfois en venant occuper une place que d’autres relations n’auraient pu tenir. Interroger cette place, c’est permettre à la personne de retrouver un choix là où elle croyait n’avoir qu’un réflexe.
Sources :
- Université de Genève, en collaboration avec les universités Harvard et McGill, étude sur le codage de la récompense par l’aire tegmentale ventrale, publiée dans la revue Nature, juin 2025
- Nataliya Kosmyna et al., Massachusetts Institute of Technology (MIT Media Lab), Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task, prépublication arXiv, juin 2025
- Yutong Zhang, Dora Zhao et al., Université Stanford (laboratoire de Diyi Yang), étude sur les usages de Character.AI et la solitude, publiée dans la revue Nature Human Behaviour, 2026
- Serge Tisseron, psychiatre, entretien accordé à Medscape sur la dépendance affective à l’IA, septembre 2025
- OpenAI et MIT Media Lab, étude sur l’usage affectif et le bien-être émotionnel avec ChatGPT (essai randomisé, 1000 participants, 4 semaines, et analyse de 40 millions d’interactions), publiée le 21 mars 2025
