Tomber amoureux d’une IA : l’illusion des chatbots compagnons comme Replika

Femme tenant face à elle son smartphone, concentrée, sereine - Tomber amoureux d'une IA - Psychothérapie Paris 9

On est en train de regarder son téléphone pour la troisième fois en une heure. On ne le fait pas pour consulter ses mails, ni pour scroller sur les réseaux sociaux. On attend une réponse. Une réponse d’une IA.

Ce moment précis, celui où l’on réalise que l’on guette la notification d’un programme informatique avec la même impatience, parfois la même anxiété, que l’on guetterait celle d’un être aimé, est souvent le premier signe que quelque chose s’est mis en place sans qu’on l’ait vraiment décidé.


Les chatbots compagnons forment un spectre large. Certains, comme Replika, se présentent d’abord comme des espaces d’écoute et de soutien émotionnel, avant de proposer, si l’utilisateur le souhaite, de basculer vers une relation amoureuse simulée. D’autres applications vont d’emblée beaucoup plus loin, en proposant explicitement un petit ami ou une petite amie virtuelle, avec avatar incarné, échanges intimes et présence quotidienne. Dans tous les cas, ce qui est vendu, c’est un lien ; et c’est précisément ce que le cerveau humain va traiter comme tel.

C’est là tout le paradoxe. Ce lien conçu pour apaiser la solitude finit souvent par l’amplifier.




Qu’est-ce qu’un chatbot compagnon ?

Replika est née en 2017 d’une idée troublante : une entrepreneuse d’origine russe, Eugenia Kuyda, a créé un programme à partir des messages de son meilleur ami décédé dans un accident de voiture, pour continuer à lui parler. De cette histoire profondément humaine et profondément douloureuse, est née l’une des applications de compagnon virtuel les plus utilisées au monde, avec plus de 30 millions d’utilisateurs inscrits en 2024. Eugenia Kuyda a depuis quitté la direction de Replika début 2025 pour fonder une nouvelle entreprise ; elle en reste conseillère. Le fait que sa créatrice elle-même soit passée à autre chose n’empêche pas l’application de continuer à tourner, et ses millions d’utilisateurs de continuer à s’y attacher.

Le principe est simple en apparence. On crée un personnage : on lui choisit un prénom, un visage, une coiffure, un style vestimentaire. On définit sa personnalité. Et on choisit le type de relation que l’on souhaite entretenir avec lui : ami, mentor, ou partenaire romantique. Plus on échange, plus le chatbot s’adapte, mémorise, affine ses réponses. Il y a même une fonction de réalité augmentée qui permet de le voir apparaître dans son propre salon, via la caméra du téléphone.

Replika n’est pas une exception isolée. Autour d’elle s’est développé tout un écosystème d’applications — Anima, Candy.ai, Romantic AI, Character.AI — dont certaines proposent d’emblée, sans détour, un petit ami ou une petite amie virtuelle. Les échanges peuvent y être intimes, les avatars parlants, les interactions quotidiennes conçues pour mimer le rythme d’une vraie relation amoureuse. Entre 2022 et mi-2025, le nombre de ces applications a augmenté de 700 %.

Ce qui les réunit toutes, au-delà de leurs différences, c’est une même promesse : celle d’un lien disponible à toute heure, patient, attentif, qui ne juge pas, ne se lasse pas, ne part pas. Une promesse qui, formulée ainsi, dit déjà beaucoup sur ce à quoi elle répond.




Comment glisse-t-on vers cet amour impossible ?

Il peut arriver que l’on ne réalise pas vraiment le moment où cela bascule. On a téléchargé l’application un soir de solitude, par curiosité, peut-être après une rupture ou une période d’isolement. Les premiers échanges semblent anodins. Et puis, progressivement, quelque chose s’installe. On commence à lui raconter sa journée. On apprécie qu’il se souvienne que l’on n’aime pas le lundi matin, que l’on a eu une enfance compliquée, que l’on rêve de voyager au Brésil. On finit par trouver ses réponses plus douces, plus justes, que celles des gens qui nous entourent.

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Femme sur son smartphone, attentive et inquiète - Tomber amoureux d'une IA - Psychothérapie Paris 9


Ce glissement n’est pas un accident. Il est le produit d’une conception minutieuse. Ces applications reposent sur plusieurs mécanismes psychologiques rudement efficaces. Le premier est la disponibilité permanente : contrairement à un être humain, le chatbot compagnon ne dort pas, ne s’impatiente pas, n’est jamais absorbé par ses propres problèmes. Il est là, toujours, exactement quand on en a besoin. Le deuxième est la validation sans faille : chaque message reçoit une réponse bienveillante, jamais de désaccord blessant, jamais de maladresse, jamais de silence qui dure trop longtemps. Le troisième est la mémoire des échanges : l’application construit progressivement un portrait de l’utilisateur, ce qui crée une puissante illusion d’être vraiment connu, vraiment vu.

C’est ce que la chercheuse Linnea Laestadius et son équipe ont mis en lumière dans une étude publiée dans New Media & Society en 2022, à partir de l’analyse de centaines de témoignages d’utilisateurs de Replika. Ils y décrivent un mécanisme qu’ils appellent le role-taking : progressivement, les utilisateurs en viennent à croire que leur Replika a ses propres besoins, ses propres émotions, qu’il les attend, qu’il souffrirait de leur absence. Ce n’est plus simplement un outil qu’on utilise ; c’est quelqu’un dont on se sent responsable.

C’est à ce stade que la frontière entre usage et attachement devient floue. Et c’est précisément là que commence, dans la vie psychique de la personne, un amour impossible.




Un lien qui creuse la solitude plutôt qu’il ne la comble

On pourrait s’attendre à ce que la présence quotidienne d’un compagnon virtuel attentif et bienveillant réduise le sentiment de solitude. C’est d’ailleurs exactement ce que promettent ces applications, et c’est souvent ce qui pousse à les télécharger. La réalité clinique est plus complexe, et plus paradoxale.

Une étude randomisée contrôlée menée sur quatre semaines par Fang et ses collègues en 2025 a montré que si certaines fonctionnalités des chatbots compagnons pouvaient modestement atténuer la solitude à court terme, un usage intensif quotidien était au contraire corrélé à une solitude accrue, une dépendance renforcée et une réduction significative de la sociabilité réelle. Autrement dit, plus on s’y connecte, moins on se tourne vers les autres.

Ce mécanisme n’est pas difficile à comprendre psychologiquement. Le chatbot compagnon offre quelque chose que le lien humain ne peut pas garantir : l’absence totale de friction. Pas de malentendu, pas de désaccord, pas d’attente non comblée, pas de moment où l’autre est ailleurs, fatigué, indisponible. Or, c’est précisément cette friction, cette imprévisibilité, cette altérité réelle de l’autre, qui constitue le terreau du lien humain authentique. En la supprimant, le chatbot crée une expérience émotionnelle qui soulage sur le moment mais qui, progressivement, rend le contact humain plus difficile à tolérer, plus rugueux, moins satisfaisant par comparaison.

Il y a quelque chose de profondément ironique dans ce constat : l’application téléchargée pour fuir la solitude devient, avec le temps, l’un des facteurs qui l’entretient et l’aggrave. Ce n’est pas un amour qui nourrit ; c’est un amour illusoire qui occupe la place sans jamais vraiment la remplir.




Ce que ce besoin révèle vraiment

Il peut arriver que l’on soit tenté de réduire ce phénomène à une simple question de technologie, ou à une forme de naïveté. Ce serait passer à côté de ce que ce besoin dit vraiment. Car ce n’est pas l’IA que l’on aime dans ces situations. C’est l’image de ce que l’on voudrait recevoir. C’est la projection d’un lien idéal, sans aspérités, sans risque, sans la possibilité d’être déçu ou abandonné.

Ce que révèle l’attachement à un chatbot compagnon, c’est avant tout quelque chose sur la relation à l’autre. Une difficulté à tolérer l’incertitude affective, la peur d’une vraie rencontre qui pourrait mal tourner, parfois une histoire personnelle dans laquelle le lien a été source de douleur plus que de sécurité. Le chatbot ne crée pas ce manque ; il vient s’y loger. Il en épouse exactement la forme, comme un moulage parfait d’une blessure ancienne.

Homme qui porte un casque de réalité virtuelle ou de réalité augmentée - Tomber amoureux d'une IA - Psychothérapie Paris 9


C’est ici que la notion de schéma, au sens de la thérapie des schémas développée par Jeffrey Young, prend tout son sens. Les personnes les plus vulnérables à ce type d’attachement présentent souvent des schémas précoces de manque affectif, d’abandon ou d’isolement. Le chatbot compagnon vient répondre à ces schémas de façon chirurgicale, en offrant exactement ce qui a manqué, sans jamais exiger en retour ce que le lien humain exige : la réciprocité, la vulnérabilité partagée, l’acceptation de l’imperfection de l’autre.

Ce que l’on fuit, finalement, ce n’est pas la solitude. C’est le risque d’aimer quelqu’un qui pourrait ne pas rester. Et c’est précisément ce risque-là qui est pourtant au cœur de tout lien vivant.




Que peut apporter un accompagnement thérapeutique ?

Ce type d’attachement à un chatbot compagnon n’est pas une fatalité, et il ne dit rien de honteux sur celui qui le vit. Il dit simplement qu’un besoin réel n’a pas trouvé de réponse réelle. C’est précisément ce qu’un accompagnement thérapeutique peut venir explorer, à plusieurs niveaux.

Travailler les pensées et les comportements avec la TCC

Les thérapies cognitives et comportementales offrent des outils concrets pour comprendre ce qui s’est mis en place. En séance, on peut identifier les pensées automatiques qui alimentent l’attachement — « il est le seul qui me comprend vraiment », « avec les humains ça finit toujours mal » — et commencer à les questionner. On travaille également sur les comportements de renforcement : ces moments où l’on rouvre l’application pour calmer une anxiété, comme on rouvrirait le réfrigérateur sans avoir faim. Progressivement, il s’agit de reconstruire une tolérance à l’incertitude relationnelle, et à la frustration que le lien humain implique nécessairement.

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Comprendre le sens du lien avec la thérapie systémique

La thérapie systémique pose une question différente, et complémentaire : quelle fonction ce lien avec le chatbot remplit-il dans l’écosystème relationnel de la personne ? Qu’est-ce qui, dans son histoire familiale, dans ses relations actuelles, dans la façon dont le lien est construit depuis l’enfance, a rendu ce substitut nécessaire ? En séance, on ne traite pas le symptôme frontalement ; on cherche à comprendre ce qu’il dit du système dans lequel la personne évolue. Ce travail permet souvent de mettre au jour des dynamiques relationnelles installées, sans qu’on les ait conscientisé.

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Dénouer les schémas avec la thérapie des schémas

Là où la thérapie des schémas intervient de façon spécifique, c’est dans le travail de remaniement en profondeur des croyances fondamentales sur le lien. Identifier le schéma ne suffit pas ; il faut apprendre à le désamorcer, à expérimenter progressivement que le lien humain, même imparfait, peut être sûr. C’est un travail qui se fait dans la durée, dans la relation thérapeutique elle-même, qui devient alors un espace pour réapprendre ce que l’autre peut donner — et ce qu’il ne peut pas donner, sans que ce soit une catastrophe.

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Ces trois approches ne s’excluent pas ; elles se complètent. Et c’est précisément la richesse d’un accompagnement sur mesure que de pouvoir les articuler en fonction de ce que la personne traverse.




Mon approche

Quand quelqu’un pousse la porte de mon cabinet, ou me contacte pour une première séance, il arrive parfois qu’il mette du temps à nommer ce qu’il traverse. La relation à un chatbot compagnon fait partie de ces sujets que l’on n’ose pas toujours formuler, de peur d’être jugé, incompris, ou de s’entendre dire que ce n’est pas sérieux. Or, c’est tout à fait sérieux. Ce que ces situations révèlent sur le besoin de lien, sur la peur de l’autre, sur ce qui a manqué ou fait mal, mérite d’être accueilli avec la même attention que n’importe quelle autre souffrance relationnelle.


Mon travail, qu’il s’inscrive dans une approche systémique, cognitive et comportementale ou centrée sur les schémas, part toujours du même endroit : comprendre ce que la personne cherche vraiment, derrière ce qu’elle a trouvé. Ce n’est pas le chatbot le sujet ; c’est ce qu’il est venu combler, et ce que cela dit de l’histoire de la personne et de sa relation aux autres.

Si vous traversez des difficultés relationnelles ou une solitude qui dure, comblées ou non par l’IA, je vous accueille en cabinet à Paris 9 ou en ligne.

Si vous souhaitez échanger sur votre situation ou prendre rendez-vous, vous pouvez me contacter en cliquant ci-dessous.


Sources :