
On peut désirer une réussite de tout son être, l’avoir préparée et attendue comme une évidence, et pourtant agir, au moment décisif, de manière à la faire échouer soi-même. On repousse l’échéance jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour bien faire. On gâche un entretien qui se déroulait bien par une remarque que l’on aurait pu retenir. On s’éloigne d’une relation qui commençait à compter, juste avant qu’elle ne devienne sérieuse, sans trop savoir pourquoi. Et une fois l’échec consommé, une petite voix familière se fait entendre : on savait bien que ça finirait comme ça.
Ce mouvement a de quoi désorienter, parce qu’il semble aller à l’encontre de ce que l’on veut vraiment. On ne manque ni de compétence ni de motivation, et pourtant on agit, souvent sans en avoir pleinement conscience, de manière à rendre probable ce que l’on redoutait le plus. Ce n’est pas de la paresse, ni un simple manque de discipline : c’est un mouvement plus ancien, plus silencieux, qui pousse à réaliser soi-même la prophétie que l’on redoutait. La psychiatrie a longtemps hésité sur la manière de nommer ce fonctionnement, avant de renoncer à en faire un diagnostic à part entière. C’est du côté de la thérapie des schémas que l’on trouve aujourd’hui la lecture la plus utile de ce qui se joue dans l’auto-sabotage.
L’auto-sabotage – définition
L’auto-sabotage n’a jamais existé comme diagnostic à part entière. On le retrouve pourtant décrit, sous des formes voisines, dans plusieurs tableaux cliniques différents, sans qu’aucune catégorie officielle ne porte spécifiquement ce nom. Il y a pourtant eu une tentative, resituer historiquement ce qui a longtemps constitué une zone grise du diagnostic psychiatrique permet de mieux comprendre pourquoi ce fonctionnement échappe encore aujourd’hui à toute case précise.
En 1987, le DSM-III-R a proposé, dans une annexe réservée aux catégories nécessitant des recherches complémentaires, un trouble appelé Self-Defeating Personality Disorder, que l’on peut traduire par trouble de la personnalité autodestructrice. Il décrivait des personnes qui, sans en avoir pleinement conscience, semblaient organiser elles-mêmes des situations menant à l’échec ou à la souffrance, tout en évitant ou en écourtant les expériences qui auraient pu leur apporter satisfaction. La proposition n’a jamais été adoptée comme diagnostic officiel, et pour une bonne raison : elle a immédiatement suscité une controverse importante au sein de la profession. Des cliniciens et des chercheurs ont fait valoir qu’un tel diagnostic risquait de faire porter la responsabilité de la souffrance à la personne qui la subissait, notamment lorsqu’il s’agissait de femmes engagées dans des relations violentes, en présentant comme un trait de personnalité ce qui relevait en réalité d’une réponse à des violences extérieures.
Ce débat a eu raison du diagnostic. Le trouble de la personnalité autodestructrice n’a pas été repris dans le DSM-IV en 1994, et il demeure absent du DSM-5, publié en 2013 : aucune entité clinique de ce nom n’existe aujourd’hui dans la nomenclature officielle.
Ce vide diagnostique n’a rien d’un problème pour comprendre l’auto-sabotage, il en dit au contraire quelque chose d’utile. Plutôt que de chercher à l’enfermer dans un trouble de la personnalité figé, la thérapie des schémas, développée par Jeffrey Young, propose une autre lecture : ce mouvement de répétition ne serait pas un trait de caractère mais l’expression d’une croyance profonde, installée tôt dans l’histoire d’une personne, que l’on appelle le schéma d’échec.
Le schéma d’échec : une conviction plus ancienne que la situation présente
Dans le modèle de Young, Klosko et Weishaar (2003), un schéma précoce inadapté n’est pas une simple pensée négative passagère. C’est une conviction installée durant l’enfance ou l’adolescence, qui persiste à l’âge adulte et vient colorer la manière dont on interprète chaque nouvelle situation, même lorsque les faits présents la contredisent. Le schéma d’échec correspond à la conviction que l’on a échoué, que l’on va inévitablement échouer, ou que l’on est fondamentalement moins capable que ses pairs dans les domaines où l’accomplissement compte : la scolarité, le travail, le sport, la création. Il prend souvent racine dans une enfance marquée par une critique excessive, des comparaisons humiliantes avec une fratrie ou des camarades, ou, à l’inverse, par une surprotection qui a privé l’enfant de l’occasion de tester lui-même ses propres compétences.
Ce qui rend ce schéma difficile à déloger, c’est qu’il ne se contente pas d’attendre passivement d’être confirmé ou démenti. Il pousse à agir de manière à rendre l’échec plus probable : réduire ses efforts au dernier moment, repousser une tâche jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour la mener à bien, se fixer un objectif inatteignable ou abandonner un projet juste avant qu’il n’aboutisse. Ces comportements ne relèvent pas d’un manque de volonté. Ils protègent d’une confrontation plus douloureuse encore : celle de se donner pleinement et d’échouer malgré tout, ce qui viendrait démontrer, sans échappatoire possible, que l’incapacité redoutée est bien réelle. En évitant de s’investir totalement, on préserve une explication de rechange, tout en produisant, par ce retrait même, l’échec que l’on cherchait à fuir.
Ce mouvement porte un nom que la psychologie sociale a documenté indépendamment de la thérapie des schémas, sous un angle plus comportemental : l’auto-handicap.

L’auto-handicap : se donner d’avance une excuse à l’échec
Ce que la thérapie des schémas décrit comme une conviction intime, la psychologie sociale l’a documenté de manière indépendante, par l’expérimentation plutôt que par la clinique. En 1978, les psychologues sociaux Edward Jones et Steven Berglas ont ainsi mis au jour, sous cet angle expérimental, un mécanisme voisin : l’auto-handicap.
Il désigne la tendance à se créer soi-même, souvent sans en avoir pleinement conscience, un obstacle à sa propre performance, avant même qu’elle n’ait lieu. Réduire sa préparation à un examen, repousser un entraînement jusqu’à la dernière minute, choisir un objectif si ambitieux qu’il en devient pratiquement inatteignable, ou se priver de sommeil la veille d’un rendez-vous important, sont autant de manières de s’assurer, à l’avance, une explication de rechange en cas d’échec.
Jones et Berglas ont mis ce mécanisme en évidence par une expérience restée célèbre : des participants recevaient un test truqué qui les faisait systématiquement réussir, sans qu’ils puissent comprendre pourquoi ils avaient si bien réussi. Placés ensuite devant le choix de prendre, avant un second test, une substance présentée comme améliorant ou au contraire dégradant la performance, une partie d’entre eux choisissait la substance qui nuirait à leurs résultats. Ce choix, en apparence absurde, protégeait en réalité leur image d’eux-mêmes : en cas d’échec au second test, la substance en porterait la responsabilité plutôt qu’un manque de capacité personnelle, et en cas de réussite malgré ce handicap auto-infligé, celle-ci n’en paraîtrait que plus impressionnante.
L’auto-handicap éclaire ainsi le versant comportemental et immédiat de ce que le schéma d’échec installe en profondeur. Là où Young décrit une conviction ancienne qui pousse à agir de manière à confirmer l’échec redouté, Jones et Berglas montrent la mécanique concrète, observable, par laquelle cette protection se met en place au moment précis où une performance est attendue : on ne se sabote pas au hasard, on se sabote de manière à préserver, quoi qu’il arrive, une image acceptable de soi-même.
Cette logique de protection de l’estime de soi, Roy Baumeister et Steven Scher l’ont approfondie une décennie plus tard, en la replaçant dans un ensemble plus large de comportements autodestructeurs.
Ce que la recherche montre : l’auto-sabotage est rarement une volonté de se détruire
En 1988, Roy Baumeister et Steven Scher ont publié dans Psychological Bulletin une synthèse qui a marqué un tournant dans la manière de penser ces comportements. En passant en revue l’ensemble de la littérature disponible sur les conduites autodestructrices chez des personnes par ailleurs sans pathologie repérée, ils sont parvenus à une conclusion qui va à l’encontre de l’intuition la plus répandue. En effet, chercher réellement à se faire du mal, ou à échouer pour le plaisir d’échouer, est en réalité extrêmement rare. La grande majorité de ce que l’on qualifie d’auto-sabotage relève d’une autre logique, que Baumeister et Scher ont appelée les stratégies contre-productives.
Une stratégie contre-productive n’est pas une intention de nuire à soi-même. C’est une tentative sincère d’atteindre un objectif, ou de se protéger d’une menace ressentie comme immédiate, par des moyens qui se retournent contre la personne qui les emploie. Réduire son effort pour se prémunir contre la honte d’un échec pleinement assumé, éviter une situation anxiogène au prix d’un isolement croissant, ou repousser une tâche pour échapper le temps d’un instant à l’inconfort qu’elle procure, répondent tous à un besoin réel et pressant : apaiser une souffrance émotionnelle présente. Le prix payé pour ce soulagement immédiat, souvent invisible au moment où la décision est prise, c’est la réalisation même de ce que l’on redoutait.
Cette synthèse relie directement les deux mécanismes précédents. Le schéma d’échec fournit la conviction qui rend la menace crédible, l’auto-handicap fournit la stratégie concrète pour s’en protéger dans l’instant, et Baumeister et Scher expliquent pourquoi cette stratégie continue d’être choisie malgré son coût à long terme : parce qu’elle résout, ici et maintenant, un problème émotionnel bien réel, même si elle aggrave la situation qu’elle prétendait éviter. Comprendre l’auto-sabotage à travers ce prisme change la manière d’en sortir : il ne s’agit pas de se faire violence pour cesser de se saboter, mais de trouver une autre manière de répondre au besoin, légitime, que cette stratégie tentait de satisfaire.
Axes thérapeutiques
Sortir de l’auto-sabotage ne consiste pas à se forcer davantage, ni à combattre sa propre volonté par un effort de discipline supplémentaire : ce serait demander au symptôme lui-même de se résoudre. Plusieurs approches peuvent se compléter pour avancer.
Le versant comportemental, issu des thérapies comportementales et cognitives, aide à repérer concrètement les moments où la stratégie contre-productive s’active, à savoir la préparation réduite avant un examen, la tâche repoussée à la dernière minute, et ainsi à s’exposer progressivement à agir sans le filet de sécurité que constitue l’excuse préparée à l’avance. La thérapie des schémas travaille plus en profondeur sur la conviction elle-même : comprendre d’où vient le schéma d’échec, dans quelles expériences précoces il a pris racine, puis le réduire par des techniques propres à cette approche, le travail sur l’image mentale, le dialogue entre les différentes parties de soi, au-delà de la seule prise de conscience intellectuelle. Lorsque le contexte familial actuel continue d’entretenir la comparaison ou la dévalorisation à l’origine du schéma, une lecture systémique peut également éclairer utilement la dynamique en jeu.
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Ce qui permet réellement d’avancer, c’est l’accueil sans jugement de la souffrance que ce mode de fonctionnement dissimule, souvent depuis longtemps, derrière l’apparence d’un manque de volonté. C’est aussi la relation thérapeutique elle-même, suffisamment sûre pour qu’une personne accepte enfin de s’investir pleinement dans ce qu’elle entreprend, sans avoir besoin de préparer d’avance une excuse à l’échec.
Sources :
- Kass, F., Spitzer, R. L., Williams, J. B. W., et Widiger, T. (1989). « Self-defeating personality disorder and DSM-III-R: development of the diagnostic criteria. » American Journal of Psychiatry, 146(8), 1022-1026.
- Caplan, P. J., et Gans, M. (1991). « Is there empirical justification for the category of « self-defeating personality disorder »? » Feminism & Psychology, 1(2), 263-278.
- American Psychiatric Association (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e édition (DSM-5). Arlington, VA : American Psychiatric Publishing.
- Young, J. E., Klosko, J. S., et Weishaar, M. E. (2003). Schema Therapy: A Practitioner’s Guide. New York : Guilford Press.
- Jones, E. E., et Berglas, S. (1978). « Control of attributions about the self through self-handicapping strategies: The appeal of alcohol and the role of underachievement. » Personality and Social Psychology Bulletin, 4(2), 200-206.
- Baumeister, R. F., et Scher, S. J. (1988). « Self-defeating behavior patterns among normal individuals: Review and analysis of common self-destructive tendencies. » Psychological Bulletin, 104(1), 3-22.
