Alexithymie : définition, symptômes et prise en charge

Femme qui explique quelque chose en séance, devant sa thérapeute qui prend des notes - alexithymie - psychothérapie Paris

Il peut arriver que l’on passe des années à décrire sa vie avec précision, à raconter les événements, les situations, ce que les autres ont dit ou fait, sans jamais vraiment pouvoir répondre à une question pourtant simple : « et vous, qu’est-ce que vous avez ressenti ? » Non pas parce que la question dérange, mais parce que la réponse ne vient simplement pas. Il y a parfois une tension dans la poitrine, une fatigue inexpliquée, un mal de ventre avant une réunion importante. Mais mettre un mot sur tout ça, nommer ce qui se passe à l’intérieur, relier la sensation à une émotion précise, cela reste hors de portée.


Ce que vivent ces personnes a un nom : l’alexithymie. Un terme encore peu connu du grand public, mais une réalité que l’on rencontre régulièrement en cabinet, souvent sans que la personne elle-même ait conscience qu’il lui manque un langage pour habiter ses propres émotions.




Qu’est-ce que l’alexithymie ?

Le mot vient du grec : a, privatif, lexis, le mot, thymie, l’émotion. Littéralement, l’absence de mots pour ses émotions. Le concept est formulé pour la première fois en 1972 par le psychiatre Peter Sifneos, à partir de l’observation de patients souffrant de troubles psychosomatiques chez qui il remarque quelque chose de frappant : une incapacité à mettre des mots sur ce qu’ils traversent intérieurement, doublée d’une pensée très tournée vers le concret et le factuel.

L’alexithymie ne figure pas dans le DSM-5 ni dans la CIM-11. Ce n’est pas un diagnostic à proprement parler, mais une dimension qui existe sur un continuum, du fonctionnement ordinaire jusqu’à une forme plus envahissante qui colore profondément la relation à soi et aux autres. On estime qu’elle concerne environ 10 % de la population générale, avec une prévalence nettement plus élevée chez les hommes.

Ce qui la caractérise, cliniquement, c’est l’association de plusieurs difficultés : identifier et distinguer ses états émotionnels, les exprimer à autrui, accéder à une vie imaginaire riche. La personne concernée par l’alexithymie ne manque pas d’émotions, elle manque d’accès à ces émotions. C’est une nuance essentielle.




Ce que l’on observe concrètement

En séance, le profil se dessine souvent de la même façon. La personne parle, elle raconte, elle décrit avec parfois beaucoup de précision ce qui s’est passé, la chronologie des événements, ce que l’autre a dit, comment la situation a évolué. Mais quand on l’invite à se tourner vers elle-même, quand on lui pose la question de ce qu’elle a ressenti dans tel moment, quelque chose se fige. Pas de résistance, pas de défense apparente. Juste un vide, une absence de réponse disponible.

Ce que la personne rapporte à la place, ce sont des sensations corporelles. Une oppression dans la poitrine, des maux de tête récurrents, une fatigue qui ne s’explique pas, des troubles du sommeil. Le corps parle, souvent bruyamment, mais le lien entre ces signaux physiques et une émotion nommée ne se fait pas spontanément. Ce n’est pas que la personne refuse de ressentir, c’est qu’elle n’a pas construit le pont entre la sensation et le mot qui lui correspond.

Ce qui est frappant, c’est que cette absence passe souvent inaperçue pendant des années. Dans la vie quotidienne, personne ne pose vraiment la question du ressenti. C’est souvent la thérapie qui crée ce contexte particulier, cet espace où la question se pose enfin, et où le vide devient visible pour la première fois.




Femme assise sur un canapé, les mains croisées - alexithymie - psychothérapie Paris

Les origines : quand l’histoire familiale laisse des traces

L’alexithymie ne surgit pas de nulle part. Elle s’enracine souvent dans une histoire, parfois familiale, parfois ancienne.


Il y a d’abord la question des rôles. Dans certaines familles, un enfant se voit attribuer, explicitement ou non, une fonction qui ne laisse pas de place à l’expression émotionnelle. L’enfant parentifié qui doit tenir, l’enfant sage qui ne doit pas déranger, ou encore celui qui porte la stabilité du système sans jamais pouvoir s’effondrer. Dans ces configurations, parler de ce que l’on ressent n’est tout simplement pas prévu. Ce n’est pas interdit, ce n’est pas puni, c’est juste absent du registre de ce qui se dit.

En savoir plus sur l’enfant parentifié et les rôles familiaux

Ce que j’observe parfois en cabinet, c’est que ce n’est pas uniquement un rôle individuel qui est en jeu, mais toute la famille qui fonctionne sans langage émotionnel. Les émotions ne circulent pas, elles ne se nomment pas, elles ne s’évoquent pas. On parle des faits, des événements, de ce qui s’est passé, mais jamais de ce que cela a fait à l’intérieur. L’enfant qui grandit dans ce système n’apprend tout simplement pas à faire ce lien, parce qu’il n’en a jamais vu l’exemple, parce que personne autour de lui ne lui a montré que c’était possible.

Ce qui se transmet alors, c’est une absence silencieuse, un vide qui se perpétue. Et ce vide ne reste pas dans l’enfance. La personne qui consulte aujourd’hui, adulte, porte souvent encore cette dynamique : elle continue de fonctionner sans accès à ses émotions, parce que c’est le seul mode de fonctionnement qu’elle a connu, celui dans lequel elle a grandi, et qui s’est installé comme une évidence.




Alexithymie et autres troubles : des liens à ne pas confondre

L’alexithymie est ce que la littérature clinique désigne comme une dimension clinique transnosographique : on la retrouve associée à de nombreux tableaux différents, sans pour autant se confondre avec eux.

Le rapprochement avec le trouble du spectre autistique est fréquent, et compréhensible. Dans les deux cas, il peut exister une difficulté à identifier et à exprimer ce que l’on ressent. Mais les deux réalités sont distinctes. Le TSA s’inscrit dans un tableau bien plus large, qui touche la communication sociale, le traitement sensoriel, les modes de pensée. L’alexithymie, elle, peut exister de façon tout à fait isolée, chez une personne sans TSA mais qui reste coupée de son monde intérieur émotionnel.

On la retrouve également associée à la dépression, au burn-out, aux troubles des conduites alimentaires, aux addictions. Dans ces situations, il est parfois difficile de démêler ce qui relève de l’alexithymie elle-même et ce qui est secondaire à la souffrance psychique. Une personne épuisée ou déprimée peut temporairement perdre accès à ses émotions sans être concernée par l’alexithymie pour autant. C’est précisément ce travail de distinction qui se fait en thérapie, progressivement, au fil des séances.




Peut-on travailler l’alexithymie en thérapie ?

La réponse est oui, mais le travail peut demander du temps. L’alexithymie n’est pas un mur, c’est un langage qui n’a pas été appris, et ce qui n’a pas été appris peut, dans une certaine mesure, se construire.

Du côté des thérapies comportementales et cognitives, le travail va porter sur l’identification progressive des états émotionnels. On apprend à la personne à repérer ses sensations corporelles, puis à faire le lien avec ce qu’elles signifient sur le plan émotionnel. C’est un travail concret, progressif, qui passe souvent par des outils simples : nommer, différencier, associer. Mettre des mots là où il n’y en avait pas.

L’approche systémique peut venir en complément, notamment quand l’alexithymie s’inscrit dans une dynamique familiale plus large. Quand c’est tout un système qui a fonctionné sans langage émotionnel, le travail ne peut pas se limiter à la personne seule. Il s’agit alors de comprendre comment ce mode de fonctionnement s’est installé, quel rôle il a joué, et comment la personne peut progressivement s’en libérer.

Ce qui change en thérapie, c’est d’abord la possibilité de poser la question du ressenti dans un espace sécurisé, sans jugement, sans attente de performance. Pour beaucoup de personnes concernées, c’est la première fois que quelqu’un leur donne le temps et la place de chercher ce qu’elles ressentent véritablement.



Sources :

  • Sifneos, P. E. (1973). The prevalence of alexithymic characteristics in psychosomatic patients. Psychotherapy and Psychosomatics, 22, 255-262.
  • Taylor, G. J., Bagby, R. M., & Parker, J. D. A. (1997). Disorders of affect regulation: Alexithymia in medical and psychiatric illness. Cambridge University Press.
  • Corcos, M., & Pirlot, G. (2011). Qu’est-ce que l’alexithymie ? Dunod, Psycho Sup.
  • Farges, F., & Corcos, M. (2002). Alexithymie et substances psychoactives : revue critique de la littérature. Psychotropes, 8(2), 47-68. Cairn.info.
  • Guilbaud, O., Corcos, M., & Speranza, M. (2008). L’alexithymie dans ses rapports avec un mode de fonctionnement autistique. La Psychiatrie de l’enfant, 50(2). Cairn.info.
  • Pedinielli, J.-L. (2019). L’alexithymie : psychologie clinique et neurosciences. Psychologues et Psychologies, 1. Cairn.info.