Albert Ellis : la thérapie rationnelle avant l’heure des TCC

Albert Ellis - Thérapie rationnelle, fondement des TCC - Psychothérapie Paris 9

On a tous, un jour, cherché à comprendre pourquoi une même épreuve nous laisse debout un jour et nous met à terre le lendemain. Un refus, une remarque un peu sèche, un imprévu qui vient bousculer une journée déjà chargée. Il peut arriver que l’on traverse cela sans trop y penser, et il peut arriver, à l’inverse, que la même situation nous occupe l’esprit pendant des heures, qu’elle prenne des proportions qui ne collent plus vraiment avec ce qui s’est réellement passé. Longtemps, la psychothérapie a cherché la réponse ailleurs que dans cet écart-là, du côté de l’enfance enfouie ou du comportement observable, sans vraiment s’arrêter sur ce qui se joue, silencieusement, entre l’événement et la réaction qu’il déclenche.



C’est précisément cet espace qu’un psychologue américain va décider d’habiter, à partir du milieu des années 1950. Albert Ellis rompt avec sa formation psychanalytique pour affirmer une idée qui semble simple, presque évidente une fois énoncée, mais qui n’allait pas de soi à son époque : ce n’est pas ce qui nous arrive qui nous fait souffrir, c’est ce que l’on se dit à ce sujet. Il donne un nom à cette approche, la thérapie rationnelle, et pose ainsi l’une des toutes premières pierres de ce qui deviendra, bien plus tard, les thérapies comportementales et cognitives.

Bien plus tard, en effet. Car au moment où Ellis formule ses premières intuitions, l’expression même de thérapie comportementale et cognitive n’existe pas encore. Le champ se partage alors entre la psychanalyse dominante et un courant comportementaliste qui ne s’intéresse qu’à ce qui se voit, aux comportements, en laissant de côté tout ce qui se pense. Ellis, lui, ouvre une brèche dans cette boîte noire. Ce n’est que rétrospectivement, une fois cette brèche élargie par d’autres, que son travail sera reconnu comme fondateur d’un mouvement encore à naître. Comprendre Albert Ellis, c’est donc comprendre à la fois un homme au tempérament singulier, et un moment charnière dans l’histoire de la psychothérapie.




Une jeunesse qui forge un tempérament actif

Albert Ellis naît le 27 septembre 1913 à Pittsburgh, avant que sa famille ne s’installe à New York, où il passera l’essentiel de sa vie. L’enfance qu’il traverse n’a rien d’un terrain préparé pour la sérénité. Il est un enfant fragile, hospitalisé à plusieurs reprises pour des troubles rénaux graves, puis touché plus tard par un diabète qui l’accompagnera toute son existence. Ces épisodes de maladie l’éloignent régulièrement de l’école et des autres enfants, et l’obligent, très tôt, à composer seul avec l’inquiétude et l’isolement que cela suscite.

Le climat familial n’apporte pas davantage de sécurité. Son père, représentant de commerce souvent absent, et sa mère, décrite comme peu disponible sur le plan affectif, laissent le jeune Ellis largement livré à lui-même. Il devient, de fait, une sorte de figure responsable au sein de la fratrie, chargé de veiller sur ses frères et sœurs plus jeunes alors qu’il traverse lui-même une période de vulnérabilité physique. Cette configuration, un enfant malade et peu entouré qui doit malgré tout apprendre à se débrouiller, semble avoir posé très tôt les bases d’un trait qui marquera toute sa pratique clinique future : l’idée que l’on peut, et que l’on doit, agir activement sur ce qui nous arrive plutôt que de subir.

C’est aussi durant l’adolescence qu’Ellis développe une timidité qu’il qualifiera lui-même de paralysante, en particulier dans ses rapports aux femmes. Plutôt que de la contourner ou de s’en accommoder, il choisit, jeune adulte, de la confronter directement. Il se fixe l’objectif d’aborder une centaine de femmes dans un parc new-yorkais en l’espace d’un mois, uniquement pour habituer son corps et son esprit à la peur du rejet plutôt qu’à l’éviter. Cette expérience personnelle, menée bien avant qu’il ne devienne thérapeute, préfigure déjà ce qui deviendra une conviction centrale de sa pratique : le changement passe par l’action, pas seulement par la compréhension.

À dix-neuf ans, Ellis découvre également les philosophes stoïciens, et en particulier Épictète. Cette lecture le marque durablement, sans qu’il en mesure encore la portée. Il faudra attendre sa désillusion vis-à-vis de la psychanalyse, une vingtaine d’années plus tard, pour qu’il s’en souvienne et la transforme en outil clinique.




La rupture avec la psychanalyse

Après des études de psychologie à l’université Columbia, Albert Ellis obtient son doctorat en 1947. Comme la plupart des jeunes psychologues cliniciens de cette génération, il se tourne naturellement vers la psychanalyse, qui domine alors très largement le champ de la psychothérapie américaine. Il entame une psychanalyse didactique à l’Institut Karen Horney, sous la supervision de Richard Hulbeck, un psychiatre freudien ayant fui le nazisme en 1936. Hulbeck n’est pas un analyste orthodoxe au sens strict : il intervient davantage que la plupart de ses pairs freudiens, et son intérêt marqué pour la philosophie existentialiste influence durablement le jeune Ellis, sans qu’il en mesure encore toute la portée.

Ellis pratique la psychanalyse pendant six années. Mais assez rapidement, quelque chose ne le satisfait plus dans le cadre classique. Il modifie de lui-même le rythme des séances, passant progressivement de deux à cinq rendez-vous hebdomadaires sur le divan à une ou deux séances en face-à-face. Ce glissement, en apparence technique, traduit en réalité une désillusion plus profonde. Ellis observe chez ses patients une amélioration lente, parfois inexistante, et il commence à douter de l’efficacité même du dispositif dans lequel il a été formé.

Ce qui achève de le convaincre, c’est sa lecture du discours thérapeutique classique face à l’échec. Il refuse ce qu’il considère comme l’habituel refuge des psychanalystes lorsque la thérapie ne produit pas de résultat : l’idée que si le patient résiste au changement, c’est qu’il ne veut pas vraiment aller mieux, et qu’il continue, par un mécanisme inconscient, à se punir lui-même en entretenant ses symptômes. Pour Ellis, cette explication ne fait que déplacer le problème sans jamais le résoudre. Il ne nie pas l’existence de processus inconscients, mais il refuse l’idée qu’il existerait en chacun de nous un autre soi, une sorte d’instance cachée dont nous ne serions que la marionnette passive.

À partir de 1953, Ellis abandonne officiellement le titre de psychanalyste pour celui de psychothérapeute. C’est un tournant assumé, presque une déclaration. Il ne s’agit plus d’ajuster quelques détails techniques. C’est sa conception entière de ce qui soigne, en thérapie, qui commence à basculer. C’est à ce moment précis, encore incertain sur la forme que prendra sa nouvelle approche, qu’Ellis se souvient de ses lectures de jeunesse. La maxime d’Épictète, selon laquelle ce qui trouble les hommes n’est pas les choses elles-mêmes mais le jugement qu’ils portent sur elles, refait surface. Ce que la psychanalyse cherchait dans les profondeurs de l’inconscient, Ellis va désormais le chercher ailleurs : dans la structure, accessible et modifiable, de nos croyances.




Schéma du modèle ABC inventé par Albert Ellis - Psychothérapie Paris 9

La naissance de la thérapie rationnelle

En 1955, Albert Ellis donne un nom à ce qui n’est encore, dans son esprit, qu’une intuition clinique retravaillée séance après séance : la thérapie rationnelle. Le terme est choisi avec soin. Il renvoie directement à ce qu’Ellis considère désormais comme le levier central du changement psychique, notre capacité à raisonner sur nos propres croyances, plutôt qu’à les subir passivement ou à en explorer indéfiniment les origines inconscientes.



Pour formaliser cette approche, Ellis élabore un modèle qui deviendra la signature de sa méthode, connu sous le nom de modèle ABC. Un événement Activateur se produit dans la vie d’une personne, une perte, un échec, une remarque blessante. Ce n’est pas cet événement en lui-même qui détermine la souffrance qui suit, mais la croyance (Belief) que la personne active à son sujet. C’est cette croyance, souvent rigide, excessive, parfois absolue, qui produit la Conséquence émotionnelle et comportementale, le C final du modèle. Deux personnes traversant exactement le même événement peuvent ainsi vivre des conséquences radicalement différentes, non pas parce que l’une serait plus forte que l’autre, mais parce que leurs croyances respectives diffèrent.

Ellis identifie, au fil de sa pratique, un ensemble de croyances irrationnelles qui reviennent avec une régularité frappante chez ses patients. Des exigences absolues envers soi-même, du type je dois être parfait, ou envers les autres, du type je dois être aimé de tous. Ces croyances ne sont pas de simples préférences déçues, elles fonctionnent comme des obligations rigides, non négociables, et c’est précisément cette rigidité qui, selon Ellis, transforme une contrariété ordinaire en souffrance disproportionnée.

Le nom de cette approche va évoluer à plusieurs reprises, chaque changement traduisant un ajustement conceptuel. En 1961, Ellis la renomme thérapie rationnelle-émotive, pour corriger une incompréhension fréquente selon laquelle sa méthode ignorerait la dimension affective au profit de la seule raison froide. Le modèle s’enrichit alors de deux étapes supplémentaires. Après le repérage de la croyance irrationnelle vient la Dispute, un travail actif de remise en question de cette croyance, puis l’Effect, le nouvel état émotionnel et comportemental qui en résulte une fois la croyance assouplie. En 1993, l’approche prend son nom définitif, la thérapie comportementale émotivo-rationnelle, plus connue sous son acronyme anglais REBT, pour marquer explicitement que la dimension comportementale fait, elle aussi, pleinement partie du dispositif.

Il faut ici mesurer ce que cette naissance représente dans le paysage thérapeutique de l’époque. Lorsqu’Ellis formule sa thérapie rationnelle en 1955, l’expression thérapie comportementale et cognitive n’existe tout simplement pas encore. Le champ se partage alors entre une psychanalyse dominante, centrée sur l’inconscient, et un courant comportementaliste structuré quelques années plus tôt par des figures comme Joseph Wolpe ou Hans Eysenck, qui ne s’intéresse qu’aux comportements observables et traite l’esprit comme une boîte noire qu’il n’est pas nécessaire d’ouvrir. Ce courant comportementaliste constitue ce que l’on appellera plus tard la première vague des thérapies cognitivo-comportementales. Ellis, en plaçant la croyance, la pensée, au cœur du dispositif thérapeutique, s’oppose frontalement au behaviorisme radical théorisé par Skinner, pour qui la pensée elle-même n’était qu’une forme de comportement parmi d’autres, sans statut causal propre sur ce que ressent ou fait la personne. Ce n’est que dans les années 1960, lorsqu’Aaron Beck développera à son tour une thérapie centrée sur les distorsions cognitives, que cette brèche s’élargira suffisamment pour constituer un mouvement reconnu, la seconde vague des TCC. Albert Ellis n’a donc jamais pratiqué une thérapie qu’il aurait lui-même appelée comportementale et cogntive. Mais c’est bien lui qui, le premier, a posé la pierre fondatrice de ce mouvement, avant même que le mot n’existe pour le nommer.

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Un thérapeute qui ne ressemble à aucun autre

Ce qui frappe chez Albert Ellis, au-delà même de sa théorie, c’est la manière dont il l’incarne en séance. Là où la tradition psychanalytique cultive la neutralité bienveillante et le silence patient de l’analyste, Ellis choisit l’inverse : il interpelle, il conteste, il pousse ses patients à affronter directement leurs croyances irrationnelles plutôt que de les laisser se dérouler sans les questionner. Son ton est décrit de façon constante comme direct, parfois rude, volontiers cru, y compris ponctué d’un langage familier assumé.

Cette posture atteint son expression la plus spectaculaire dans les ateliers publics qu’il anime chaque vendredi soir à son institut de Manhattan, à partir des années 1960. Le principe est simple et radical pour l’époque : n’importe qui, thérapeute en formation ou simple curieux, peut assister à une démonstration publique de thérapie, où un volontaire expose un problème personnel directement devant l’assistance. Ces soirées, qui vont se poursuivre pendant plusieurs décennies et attirer régulièrement une centaine de personnes chaque vendredi, deviennent une véritable signature de l’institut. Ellis y encourage souvent ses volontaires, sans détour, à cesser de s’apitoyer sur eux-mêmes pour reprendre l’initiative de leur propre vie.

Cette manière de faire lui vaut une réputation contrastée. On le qualifie tour à tour de marginal, excentrique, controversé, provocateur, irrévérencieux, davantage showman que conférencier sérieux. Certains lui reprochent une forme de dureté, l’impression parfois donnée de sommer des personnes en réelle souffrance de simplement se ressaisir. Mais il faut noter, comme le relèvent plusieurs de ses biographes, que cette critique tient davantage à la personnalité singulière d’Ellis lui-même qu’à la méthode REBT en tant que telle, la plupart des autres praticiens de cette approche adoptant un ton nettement moins abrupt.

Ce style confrontant, aussi déroutant soit-il, s’inscrit en réalité dans une logique thérapeutique cohérente. Ellis considère que l’inconfort ressenti lors de la remise en question d’une croyance rigide fait partie intégrante du processus de changement, et qu’un thérapeute trop prudent risque simplement de renforcer, par excès de ménagement, la croyance qu’il cherche à assouplir. Un professeur de l’université Columbia qui a étudié ses archives résume ainsi la portée de cette posture publique et provocatrice, la qualifiant de véritable figure iconoclaste, s’en prenant frontalement aux traditions psychanalytiques alors dominantes.

Malgré, ou peut-être grâce à ce tempérament singulier, Ellis reste actif jusqu’aux dernières années de sa vie, continuant à recevoir des patients et à animer ses ateliers jusqu’à un âge très avancé, avant de mourir en 2007 dans l’appartement qu’il occupait au dernier étage de son propre institut.




Axes thérapeutiques

L’héritage clinique d’Albert Ellis dépasse largement le cadre historique dans lequel il s’inscrit. Ce qu’il a introduit continue d’irriguer la pratique des thérapies comportementales et cognitives telles qu’elles se pratiquent aujourd’hui, bien au-delà du seul cercle des thérapeutes formés spécifiquement à la REBT (Rational emotive behavior therapy – Thérapie Comportementale Émotive-Rationnelle)

Le premier apport tient à la structure même de la séance. Avant Ellis, la thérapie se pensait souvent comme un espace d’écoute prolongée, sans objectif explicite à court terme. Ellis impose une posture active–directive : le thérapeute n’attend pas que la compréhension émerge d’elle-même, il questionne, il propose, il oriente le travail vers un changement concret et observable. Cette structuration de la séance, avec un objectif clair posé dès le début et un travail ciblé sur une difficulté précise, est devenue la norme dans la quasi-totalité des approches comportementales et cognitives actuelles.

Le second axe, sans doute le plus durable, concerne le travail sur les croyances elles-mêmes. Ellis a le premier démontré, en pratique clinique, qu’il est possible d’identifier une croyance rigide, de la mettre à l’épreuve directement en séance, puis d’observer un changement mesurable dans l’état émotionnel de la personne. Ce geste, repérer, questionner, assouplir une croyance, est aujourd’hui au cœur de la restructuration cognitive, l’un des outils les plus utilisés en TCC, quelle que soit la difficulté traitée.

Ellis a également introduit l’idée que le travail thérapeutique ne peut pas se limiter à l’espace de la séance. Il attribue une place centrale aux exercices à réaliser en dehors du cabinet, ce que l’on appelle aujourd’hui les tâches comportementales, pour que la personne expérimente concrètement, dans sa vie quotidienne, ce qu’elle explore en théorie avec son thérapeute. C’est cette logique d’expérimentation active, et non de seule verbalisation, qui structure encore une grande partie du travail en TCC.

Enfin, Ellis laisse un concept qui continue d’infuser la clinique contemporaine, celui de l’acceptation inconditionnelle de soi : la possibilité de se reconnaître comme digne d’exister et de compter, indépendamment de ses erreurs, de ses échecs, ou du regard que les autres portent sur soi. Une idée qui, plusieurs décennies après sa formulation, résonne encore très directement avec les problématiques les plus fréquentes rencontrées en cabinet.

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Sources :

  • Jacques Van Rillaer, Albert Ellis : de la psychanalyse à la thérapie cognitive et aux TCC, AFREBT, mai 2017
  • Association Francophone de Thérapie Comportementale Émotive Rationnelle (AFREBT), page La REBT, consultée en 2026
  • Albert Ellis Institute, Friday Night Live (FNL), page institutionnelle officielle, 2014
  • American Counseling Association, Remembering Albert Ellis, Counseling Today, août 2007
  • Columbia University Libraries, Columbia’s Rare Book & Manuscript Library Acquires Papers of Albert Ellis, Influential Psychologist, 11 juillet 2011