Gregory Bateson : penser en boucles plutôt qu’en causes

Ouvrage de Gregory Bateson intitulé "Steps to an ecology of mind" - Psychothérapie Paris

On cherche presque toujours une cause à ce qui ne va pas dans une relation, une famille, un couple. Un point de départ, un responsable, un événement déclencheur qu’il suffirait d’identifier pour que tout s’arrange. Il peut arriver que l’on remonte ainsi le fil d’un conflit ou d’une souffrance pendant des années, convaincu qu’une explication linéaire finira par tout éclairer.



Gregory Bateson a passé sa vie à démonter cette logique. Anthropologue de formation, il a observé des tribus de Nouvelle-Guinée avant de travailler avec des familles où un membre portait le diagnostic de schizophrénie, puis d’élargir son regard jusqu’à l’écologie et à la pensée elle-même. Partout, il a cherché la même chose : non pas la cause isolée d’un phénomène, mais la boucle qui l’entretient. Une relation ne s’explique pas par ce que l’un fait à l’autre, elle se comprend par ce que les deux s’entretiennent mutuellement, souvent sans le savoir.

Cette manière de penser a posé les fondations de la thérapie systémique. Retracer le parcours de Bateson, c’est comprendre pourquoi regarder une relation plutôt qu’un individu change profondément la façon d’accompagner une souffrance.




Cambridge, les deuils, le virage vers l’anthropologie

Gregory Bateson naît le 9 mai 1904 à Grantchester, en Angleterre, troisième fils du généticien William Bateson. Son père l’a prénommé Gregory en hommage à Gregor Mendel, le moine autrichien dont il avait fait connaître les travaux au Royaume-Uni. On imagine ce que représente, pour un enfant, le poids d’un tel prénom : grandir dans l’ombre d’une filiation scientifique déjà écrite avant sa naissance.

Cette enfance bascule dans le deuil à deux reprises. En 1918, son frère aîné John meurt à la guerre. En 1922, son second frère Martin se suicide d’une balle dans la tête à Piccadilly Circus, le jour de l’anniversaire de John. Du jour au lendemain, toute l’attention et toutes les attentes familiales, jusque-là réparties entre trois fils, se reportent sur le seul survivant. Gregory entame alors des études de zoologie au St John’s College de Cambridge, dans la continuité directe de la lignée paternelle.

C’est un voyage qui va tout déplacer. En 1924, Bateson part aux îles Galápagos, sur les traces de Darwin, avec l’espoir plus ou moins avoué d’y trouver sa propre découverte fondatrice. Le terrain le déçoit : la collecte d’échantillons et le travail répétitif de laboratoire l’ennuient profondément. Ce qui le retient, en revanche, ce sont les escales, les rencontres, les manières qu’ont des humains différents d’organiser leur vie commune. Il obtient son Bachelor of Arts en sciences naturelles en 1925, mais la question qui l’occupe n’est déjà plus celle de la biologie animale. Il poursuit ses études à Cambridge et se réoriente vers l’anthropologie, discipline dans laquelle il obtiendra son Master of Arts en 1930.

Ce déplacement n’est pas anodin. Bateson quitte un cadre où l’on isole un organisme pour l’étudier, pour un cadre où l’on ne peut comprendre un comportement qu’en le replaçant dans son contexte relationnel. La question qui deviendra la sienne pour le reste de sa vie commence à se dessiner : comprendre un comportement suppose de le replacer dans le système de relations où il prend sens.




Le terrain chez les Iatmul et la naissance de la schismogenèse

À partir de 1927, Bateson enchaîne les séjours de terrain en Nouvelle-Guinée, entrecoupés de retours à Cambridge. Il étudie d’abord les Baining, une expérience qu’il jugera lui-même décevante, avant de se tourner vers les Iatmul, peuple établi le long du fleuve Sepik. Entre 1928 et 1930, il y passe l’essentiel de son temps, observant en particulier le naven, une cérémonie rituelle célébrant les premiers exploits d’un enfant.

C’est à l’occasion de Noël 1932, dans le village d’Amburti, que Bateson rencontre Margaret Mead et Reo Fortune, venus lui rendre visite sur le terrain. Cette rencontre bouleverse sa vie personnelle, mais elle nourrit aussi sa pensée : Mead et lui partagent d’emblée une manière commune d’observer les cultures à travers les interactions plutôt qu’à travers des traits isolés.

De ce travail sur le naven naît, en 1936, l’ouvrage Naven, où Bateson introduit le concept qui restera son apport le plus original à l’anthropologie : la schismogenèse. Il désigne ainsi un processus par lequel des comportements s’amplifient réciproquement au fil d’une interaction, jusqu’à ce qu’un rituel, une règle ou un événement vienne en rompre la trajectoire. Bateson en distingue deux formes. La schismogenèse symétrique se joue quand chacun répond à l’autre sur le même registre, comme dans une rivalité qui s’exacerbe par surenchère mutuelle. La schismogenèse complémentaire se joue quand le comportement de l’un appelle chez l’autre son inverse ajusté, comme dans une dynamique de domination qui accentue la soumission, laquelle accentue à son tour la domination.

Ce que Bateson observe chez les Iatmul, il ne l’a pas encore appliqué à la clinique. Mais la structure de pensée est déjà là tout entière ; un comportement ne s’explique pas isolément, il s’entretient avec celui d’un autre, dans une boucle qui s’auto-alimente jusqu’à un point de rupture ou de régulation.




Gregory Bateson - psychothérapie Paris 9

Palo Alto, la cybernétique et la théorie de la communication

Le retour de Bali, en 1938, ouvre une période de dispersion productive. Bateson travaille sur le matériel photographique et filmique rapporté avec Mead, enseigne l’anthropologie, puis met ses compétences au service du renseignement américain en Asie du Sud-Est pendant la guerre. Mais c’est une rencontre de 1942 qui va réorienter durablement sa pensée : lors d’une conférence de la fondation Macy, il croise le neurologue Warren McCulloch et l’ingénieur Julian Bigelow, dont les exposés sur le rétroaction (feedback) lui apportent ce qui lui manquait depuis l’écriture de Naven pour formaliser ses intuitions sur les boucles relationnelles. De 1942 à 1953, il participe aux conférences Macy, ce laboratoire interdisciplinaire où mathématiciens, neurophysiologistes, psychiatres et anthropologues posent ensemble les bases de la cybernétique.


En 1948, Bateson s’installe en Californie et rejoint l’équipe de recherche clinique du psychiatre Jurgen Ruesch à San Francisco. Sa vie personnelle se réorganise dans le même mouvement : divorcé de Margaret Mead en 1950, il épouse l’année suivante Elizabeth Sumner, et publie avec Ruesch, en 1951, Communication et société, premier ouvrage où sa pensée systémique rencontre directement la psychiatrie.

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C’est dans ce contexte qu’il monte, au Veterans Administration Hospital de Palo Alto, une petite équipe de recherche consacrée à la communication chez les personnes diagnostiquées schizophrènes. Jay Haley, John Weakland et William Fry le rejoignent, puis le psychiatre Don Jackson en 1954, lorsque la fondation Macy finance le projet pour deux ans. De ce travail collectif naît, en 1956, l’article fondateur Vers une théorie de la schizophrénie, qui introduit le principe de double contrainte. Bateson y apporte surtout ce qui restera sa signature : lire un symptôme non comme le trouble d’un individu, mais comme la trace visible d’un système de communication pris dans ses propres boucles.

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Vers une écologie de l’esprit

En 1962, Bateson quitte le groupe de Palo Alto pour se consacrer à l’étude de la communication chez les dauphins, un terrain qui peut surprendre venant d’un homme associé à la psychiatrie, mais qui prolonge en réalité une question qui n’a jamais cessé d’être la sienne : comment un organisme apprend-il à interpréter le contexte dans lequel un signal lui parvient ? C’est de ce travail, mené en parallèle de ses recherches antérieures, que naît sa théorie des niveaux d’apprentissage, exposée en 1964 dans The Logical Categories of Learning and Communication.

Bateson y distingue plusieurs strates. L’apprentissage de niveau zéro correspond à une simple réponse à un stimulus, toujours identique. L’apprentissage de niveau I correspond à un ajustement de cette réponse au sein d’un contexte donné, ce que l’on associe généralement au conditionnement. Mais c’est le niveau suivant qui l’intéresse le plus : le deutéro-apprentissage, cet apprentissage sur l’apprentissage lui-même, où l’organisme n’ajuste plus seulement sa réponse mais apprend à reconnaître les contextes et les règles qui organisent ses propres réponses. Une personne qui a appris, dans son histoire, que tout désaccord entraîne l’abandon n’apprend pas seulement à éviter le désaccord : elle apprend une règle générale sur la nature des relations, qu’elle transposera ensuite à des situations qui ne la justifient pourtant pas.

Dans les années 1970, Bateson enseigne l’écologie de l’esprit à l’université de Californie à Santa Cruz, où il installe cette pensée des niveaux au cœur d’un projet plus large : relier la biologie, la psychiatrie, la cybernétique et l’écologie dans une même épistémologie. Vers une écologie de l’esprit paraît en 1972, suivi en 1979 de La Nature et la Pensée, où il pousse jusqu’au bout l’idée que l’esprit ne se limite pas à un cerveau individuel mais se déploie dans les systèmes de relations, humains comme écologiques. Bateson meurt le 4 juillet 1980 à San Francisco, laissant une pensée que ni l’anthropologie, ni la psychiatrie, ni l’écologie ne peuvent revendiquer seules.




Axes thérapeutiques

Ce que Bateson laisse à la thérapie systémique n’est pas une technique, mais un regard. Face à une souffrance qui semble se répéter dans un couple ou une famille, on cherche souvent qui a commencé, qui est responsable, quel événement a tout déclenché. Sa pensée invite à poser une autre question : quelle boucle relationnelle entretient ce qui se rejoue, indépendamment de l’intention de chacun.

La schismogenèse éclaire pourquoi certains conflits s’aggravent mécaniquement, chaque réponse nourrissant la suivante, sans qu’aucun des deux protagonistes ne cherche réellement l’escalade. Le principe de double contrainte rappelle qu’un symptôme peut être la réponse la plus cohérente possible à un contexte de communication contradictoire, plutôt qu’un dysfonctionnement isolé de la personne qui le porte. Et le deutéro-apprentissage montre que certaines règles relationnelles, apprises tôt et jamais interrogées, continuent d’organiser des comportements bien après que le contexte qui les justifiait a disparu.

Un accompagnement inspiré de cette pensée ne cherche donc pas d’abord une faute ou une origine unique. Il observe ce qui, dans le présent d’une relation, s’entretient et se répète, pour ouvrir la possibilité d’y introduire une différence.

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Sources :

  • Bateson, Gregory, La Cérémonie du naven (1936, trad. fr. 1971)
  • Bateson, Gregory et Ruesch, Jurgen, Communication et société (1951, trad. fr. 1988)
  • Bateson, Gregory, Vers une écologie de l’esprit, tomes I et II (Le Seuil, 1977-1980)
  • Bateson, Gregory, La Nature et la Pensée (Le Seuil, 1980)
  • Encyclopædia Universalis, « Biographie de Gregory Bateson (1904-1980) », par Daniel de Coppet
  • Bérose, Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, notice « Bateson, Gregory (1904-1980) »
  • Institut Gregory Bateson, « Une larme est une chose intellectuelle » (20 juin 2022)
  • Cybernétique (carnet de recherche Hypothèses), « Les Conférences Macy : pour une approche globale de l’individu et de la société, Partie I » (15 mai 2018)
  • Institut Repère, « Une brève histoire des niveaux logiques » (1er février 2022)