Il pense que tout lui est dû : ce n’est pas toujours du narcissisme

Un homme se regarde dans le miroir, une statue sur sa gauche fronce les sourcils - narcissisme - Psychothérapie Paris 9

Il peut arriver que l’on croise, dans son entourage, quelqu’un qui semble vivre selon des règles différentes des nôtres. Un collègue qui ne s’excuse jamais, un parent qui attend qu’on s’adapte à lui sans jamais faire le chemin inverse, un conjoint qui considère chaque effort de notre part comme normal et chaque effort venant de lui comme exceptionnel. On finit par se demander, presque malgré nous, si cette personne ne serait pas narcissique.



Le mot vient vite, parce qu’il circule beaucoup, dans les conversations comme sur les réseaux, et qu’il semble décrire exactement ce qu’on observe. Pourtant, penser que tout nous est dû n’est qu’un trait parmi d’autres, et ce trait peut exister chez quelqu’un sans que l’ensemble de sa personnalité corresponde à ce que recouvre vraiment le terme narcissique. Entre le comportement qu’on observe au quotidien et le trouble tel qu’il est défini cliniquement, il y a souvent un écart que l’entourage n’a pas les moyens de mesurer, faute de le connaître.

S’intéresser à cette spécificité de la personnalité invite à porter sur ce trait un regard différent, moins tranché que l’étiquette narcissique, et à explorer ce qui pourrait correspondre à un schéma plus ancien, installé quelque part dans l’enfance ou l’adolescence, avant même que la personnalité adulte ne se stabilise.




Est-ce vraiment du narcissisme ?

Le trouble de la personnalité narcissique est répertorié dans le DSM-5, le manuel de référence utilisé pour poser les diagnostics en psychiatrie. Il y est défini par un ensemble de neuf manifestations possibles, dont la conviction de mériter un traitement de faveur n’est qu’une composante parmi d’autres, aux côtés de l’absence d’empathie, du besoin constant d’admiration, ou encore de la tendance à utiliser l’autre pour parvenir à ses fins. Pour qu’un diagnostic puisse être posé, il faut qu’au moins cinq de ces neuf critères soient réunis chez la même personne, et qu’ils soient présents durablement, depuis le début de l’âge adulte.

Quelqu’un peut porter un seul de ces traits de façon marquée sans que les autres l’accompagnent. On pense alors à ce collègue qui juge naturel qu’on l’attende, sans jamais retourner la pareille, ou à ce parent qui considère que ses besoins passent avant tout le reste, tout en restant par ailleurs capable d’écoute, de remise en question dans d’autres domaines de sa vie, ou d’attachement sincère à ses proches. Le trouble, tel que le décrit le DSM-5, suppose une rigidité qui traverse l’ensemble de la personnalité. Ce trait de personnalité ainsi décrit peut rester circonscrit à certaines relations, certains contextes, sans occuper toute la place.

Cette distinction change la façon dont on peut aborder la situation. Nommer un trouble suppose souvent d’orienter vers une prise en charge spécifique, parfois complexe, tant les personnes concernées consultent rarement d’elles-mêmes. Repérer une telle spécificité, en revanche, ouvre une porte différente, celle d’un fonctionnement qui s’est installé à un moment donné et qui peut, dans certains cas, être travaillé.

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L’héritage possible d’un schéma précoce inadapté

Une fois cette particularité détachée du trouble, une autre question se pose, celle de son origine. C’est là qu’intervient la notion de schéma précoce inadapté, développée par Jeffrey Young. Un schéma désigne une structure profonde, installée tôt dans l’histoire d’une personne, qui organise durablement sa façon de se percevoir et de percevoir sa place face aux autres. Contrairement au trouble de la personnalité, qui décrit un tableau clinique global, le schéma se concentre sur une logique précise, presque une règle intérieure, qui s’est mise en place avant l’âge adulte et qui continue d’orienter les comportements sans que la personne en ait nécessairement conscience.

Le schéma de grandiosité, ou droits personnels exagérés, correspond exactement à cette conviction que l’on observe chez le collègue ou le parent évoqués plus haut, l’idée que les règles habituelles de réciprocité ne s’appliquent pas de la même façon à soi qu’aux autres. Il appartient, dans le modèle de Young, au domaine des limites déficitaires, un ensemble de schémas qui se caractérisent par une difficulté à respecter les limites que la vie en société impose naturellement.

Ce qui distingue ce schéma d’un simple trait de caractère, c’est justement son ancrage. Il ne s’agit pas d’un choix conscient ni d’un caprice ponctuel, mais d’une conviction qui s’est construite à un moment de l’histoire personnelle, souvent sans que la personne ne l’ait jamais interrogée. On peut alors se demander d’où vient cette conviction, et c’est une question qui, contrairement au diagnostic, ouvre sur un travail thérapeutique possible plutôt que sur une simple description.




Les deux visages du schéma de grandiosité

Ce schéma ne se manifeste pas toujours de la même façon, et c’est sans doute ce qui explique qu’on ait tant de mal à le repérer sous des apparences parfois très différentes.

La face visible : l’arrogance assumée

C’est la version la plus reconnaissable, celle que l’on associe spontanément à l’idée de grandiosité. La personne semble sûre d’elle, parfois même admirée pour cette assurance, et considère naturellement que les règles communes ne s’appliquent pas de la même façon à elle. Elle attend que l’on s’adapte à son emploi du temps, à ses envies, à ses priorités, sans ressentir le besoin de faire le chemin inverse. Ce n’est pas nécessairement de la méchanceté ni un calcul délibéré, c’est une conviction installée, presque une évidence intérieure, que sa place mérite un traitement différent de celle des autres.

La face discrète : le sentiment permanent d’injustice

L’autre versant se repère beaucoup moins facilement, parce qu’il s’exprime à l’inverse de l’image que l’on se fait spontanément de la grandiosité. Dans la pratique clinique, on observe que ce même schéma peut nourrir, chez certaines personnes, une lecture du monde où les autres ne font jamais assez, où l’amour reçu ne semble jamais suffisant, sans que la personne revendique quoi que ce soit ouvertement. Ce sentiment d’injustice permanent peut aller jusqu’à alimenter une forme de tonalité dépressive, la personne se vivant comme injustement maltraitée par la vie plutôt que comme celle qui exige.

Ces deux visages partagent la même racine, une conviction précoce d’avoir droit à quelque chose que les autres n’ont pas à obtenir de la même façon, mais ils s’expriment dans des registres presque opposés, l’un tourné vers l’extérieur et l’affirmation, l’autre tourné vers l’intérieur et la plainte.




Un homme se regarde dans le miroir, les yeux écarquillés - narcissisme - Psychothérapie Paris 9

Ce que vit l’entourage

Il pourrait arriver que l’on partage la vie de quelqu’un chez qui ce schéma s’exprime dans sa version la plus visible, sans jamais parvenir à mettre un mot précis sur ce qui pèse au quotidien. On pourrait raconter, par exemple, l’histoire d’une femme qui viendrait consulter après plusieurs années de couple, disant ne plus savoir si elle exagérait ou si elle avait raison de se sentir seule à porter les compromis. Son conjoint, apprécié de tous, brillant dans son travail, n’aurait jamais eu conscience de tenir une comptabilité aussi inégale des efforts fournis dans la relation.


Ce genre de récit illustre un mécanisme qui revient souvent, l’entourage finit par intérioriser un déséquilibre qu’il ne parvient pas à nommer, précisément parce que la personne concernée ne semble jamais malveillante ni consciente d’un quelconque abus. Elle vit sa position comme allant de soi, ce qui rend la situation d’autant plus déroutante pour celui ou celle qui en subit les conséquences. On finit par douter de sa propre perception, se demander si on n’attend pas trop de l’autre, alors qu’en réalité, c’est bien souvent l’inverse qui se joue.

Ce vécu touche aussi bien la sphère conjugale que familiale ou professionnelle. Un enfant grandissant auprès d’un parent porteur de ce schéma peut apprendre très tôt que ses propres besoins passent après ceux de l’adulte, sans que cela soit jamais formulé comme une injustice, simplement comme la façon dont les choses fonctionnent. Un collaborateur peut, de la même manière, se retrouver à absorber années après années les oublis, les retards ou les manquements d’un supérieur sans qu’aucune réciprocité ne vienne jamais rééquilibrer la relation.




Quand c’est soi-même que l’on reconnaît dans ce fonctionnement

Il arrive aussi que ce soit la personne concernée elle-même qui vienne consulter, souvent à la suite d’un événement qui vient fissurer une conviction jusque-là jamais questionnée. On pourrait imaginer le parcours d’un homme confronté à une rupture qu’il ne s’expliquerait pas, sa compagne lui reprochant de n’avoir jamais adapté ses attentes aux siennes, ou celui d’une personne qui perdrait son emploi après des années où ses collègues auraient fini par se lasser de compenser ce qu’elle ne remarquait même pas devoir partager.

Ce qui rend ces situations particulières, c’est que la personne arrive rarement en identifiant elle-même le schéma en cause. Elle vient plutôt avec une incompréhension, un sentiment d’injustice face à ce qui lui arrive, parfois une colère de ne pas avoir été reconnue à sa juste valeur, sans percevoir d’emblée sa propre contribution à la dynamique qui s’est rompue. Le travail thérapeutique consiste alors à accueillir cette souffrance bien réelle, tout en explorant progressivement, sans jugement, comment cette conviction précoce d’avoir droit à un traitement différent a pu se construire, et ce qu’elle a fini par coûter dans les relations qui comptent le plus.




Axes thérapeutiques

Face à ce type de schéma, la thérapie des schémas développée par Jeffrey Young propose un travail spécifique, qui vise à identifier la conviction précoce à l’origine du fonctionnement, puis à en explorer l’origine dans l’histoire de la personne, souvent liée à une éducation où les limites n’ont pas pu se poser normalement, que ce soit par excès de gratification ou, à l’inverse, par une compensation face à une frustration ou une humiliation vécue tôt. Le travail consiste ensuite à confronter progressivement cette conviction à la réalité des relations actuelles, en s’appuyant notamment sur des techniques émotionnelles et comportementales qui permettent d’expérimenter autrement la réciprocité, plutôt que de rester sur le seul plan de la prise de conscience intellectuelle.

En savoir plus sur la thérapie des schémas

La thérapie comportementale et cognitive peut compléter ce travail, en particulier lorsque le schéma s’accompagne d’une tonalité dépressive liée au sentiment d’injustice permanent. Elle permet de travailler sur les pensées automatiques associées à ce sentiment d’être toujours lésé, et d’observer concrètement, à travers des exercices structurés, l’écart entre ce que la personne perçoit et ce qui se passe réellement dans ses relations.

En savoir plus sur les TCC

Pour l’entourage, une approche systémique peut également avoir sa place, en particulier dans un cadre de couple ou de famille, pour permettre de nommer ensemble les déséquilibres installés, sans chercher à désigner un coupable, mais en redonnant à chacun la possibilité d’exprimer ce qu’il vit et d’ajuster progressivement les attentes réciproques.

En savoir plus sur la thérapie systémique



Sources :

  • Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, DSM-5, Association américaine de psychiatrie
  • Jeffrey Young, Janet Klosko, Marjorie Weishaar, La thérapie des schémas : approche cognitive des troubles de la personnalité