Mara Selvini Palazzoli : la psychiatre à l’origine de l’entretien circulaire en thérapie familiale

Mara Selvini Palazzoli avec Maurizio Andolfi, Vincenzo Di Nicola et Tazuko Shibusawa lors de la conférence internationale de l'Academy of Family Psychotherapy pour le vingtième anniversaire de Terapia Familiare, Naples, Italie, novembre 1996 - Portrait - Psychothérapie Paris 9 et Pantin
Mara Selvini Palazzoli avec Maurizio Andolfi, Vincenzo Di Nicola et Tazuko Shibusawa lors de la conférence internationale de l’Academy of Family Psychotherapy pour le vingtième anniversaire de Terapia Familiare, Naples, Italie, novembre 1996.

On imagine souvent qu’un thérapeute reconnu a construit sa méthode d’un seul geste, sûr de son modèle dès le premier jour. Le parcours de Mara Selvini Palazzoli raconte l’inverse. Psychiatre italienne formée à la psychanalyse, elle traite d’abord l’anorexie mentale par la voie classique du divan : une soixantaine de patientes suivies individuellement, certaines analyses réclamant cinq à six cents séances, pour des résultats qu’elle juge elle-même décevants. Plutôt que de s’accrocher à ce cadre, elle finit par le remettre en question dans son ensemble et tourne le dos à la psychanalyse pour se tourner vers la théorie des systèmes, avec la famille entière comme unité de soin.



De cette bascule naît l’école de Milan, avec des outils qui ont traversé les décennies, notamment l’entretien circulaire, une manière de questionner la famille qui a changé la pratique des thérapeutes systémiques jusqu’à aujourd’hui. Cette même exigence la conduira plus tard à démonter publiquement l’une de ses propres méthodes les plus célèbres, dès qu’elle en verra les limites.




Formation et rupture avec la psychanalyse

Mara Selvini Palazzoli naît le 15 août 1916 à Milan. Elle obtient son diplôme de médecine à l’Université de Milan en 1941, se spécialise en médecine interne (la spécialité qui prend en charge l’ensemble des maladies de l’adulte, au-delà d’un organe ou d’un système en particulier) en 1947, puis reprend des études pour devenir psychiatre : elle sort diplômée de la clinique neuropsychiatrique de l’Université de Milan en juillet 1953. C’est durant ses années de médecine interne, au contact d’une première patiente anorexique, qu’elle se découvre un intérêt pour ce que la médecine seule ne parvient pas à expliquer, un intérêt qui la conduit vers la psychiatrie puis vers la psychanalyse.

Entre 1959 et 1963, elle se forme à la psychothérapie psychanalytique à Bâle, sous la direction du psychiatre Gaetano Benedetti. En 1962, elle devient membre fondatrice du Centre d’études de psychothérapie clinique, puis publie en 1963 son premier ouvrage, L’anoressia mentale (littéralement L’anorexie mentale), encore entièrement construit sur le modèle psychanalytique. Deux ans plus tard, elle enseigne la psychothérapie psychanalytique à l’Institut de psychologie de l’Université catholique de Milan.

C’est en 1967 que le basculement s’opère. Insatisfaite des résultats obtenus en cure individuelle avec ses patientes anorexiques, elle prend connaissance des travaux de l’école de Palo Alto, autour de Gregory Bateson, Paul Watzlawick, Don Jackson et Jay Haley, et de leur lecture des troubles psychiques à travers la communication et les systèmes plutôt qu’à travers l’appareil psychique individuel. Elle tourne alors le dos à la psychanalyse et fonde, la même année, le Centro per lo Studio della Famiglia à Milan, avec l’ambition de traiter la famille elle-même comme unité de soin plutôt que l’individu qui en porte le symptôme. Son ouvrage de transition, Self-Starvation (1974, réédité en 1978), documente ce passage d’un modèle énergétique, hérité de la psychanalyse (le symptôme s’explique par une énergie psychique bloquée chez l’individu), à un modèle informationnel, emprunté à la cybernétique (le symptôme s’explique par les messages et les règles qui circulent dans le système familial) : un changement de grille de lecture plus qu’un simple changement de méthode.




Les outils fondateurs de l’équipe de Milan

Le noyau qui donnera son nom à l’école de Milan se stabilise entre 1971 et 1972 autour de quatre thérapeutes à temps plein : Mara Selvini Palazzoli, Luigi Boscolo, Gianfranco Cecchin et Giuliana Prata. Travaillant notamment sur quinze familles dont un membre est diagnostiqué schizophrène, l’équipe élabore dans Paradosso e Controparadosso (1975) les premiers outils d’une pratique clinique entièrement fondée sur la théorie des systèmes, puis les formalise en 1980 dans un article resté une référence de la littérature systémique. Ces outils se comprennent mieux pris un par un, tant chacun répond à un problème clinique précis.

La connotation positive

Face à une adolescente qui cesse de s’alimenter, l’équipe ne dit pas aux parents qu’ils sont trop intrusifs, ni à leur fille qu’elle refuse de grandir. Elle propose au contraire que ce refus de manger soit une façon, pour elle, de maintenir la famille unie autour d’elle, et que la vigilance constante de ses parents traduise à quel point cette famille tient les uns aux autres. Ce recadrage volontaire, qui présente le symptôme et le comportement de chaque membre comme une tentative de préserver la cohésion familiale plutôt que comme un dysfonctionnement, poursuit deux objectifs : il évite au thérapeute de prendre parti pour ou contre un membre de la famille, et il désamorce une défense que la famille attend souvent, habituée à être jugée. Ce qui, paradoxalement, ouvre davantage de possibilités de changement qu’un discours accusateur.

La prescription paradoxale

Cette technique consiste à prescrire délibérément le symptôme ou le comportement problématique, plutôt qu’à chercher à le supprimer, pour révéler et déjouer les règles implicites qui le maintiennent. Une famille prise dans des disputes incessantes se verra par exemple invitée à programmer sa dispute à heure fixe chaque jour, ce qui révèle, en creux, qu’un comportement présenté comme incontrôlable obéit en réalité à des règles que la famille peut maîtriser. L’équipe de Milan n’invente pas ce principe : elle prolonge les injonctions paradoxales déjà théorisées dans les années 1960 par Paul Watzlawick et Jay Haley à Palo Alto, en lui donnant une version clinique formalisée à partir de 1975. Elle en publie une déclinaison concrète en 1977, sous forme de rituels prescrits aux familles pour intervenir sur leurs règles de fonctionnement plutôt que sur un individu isolé.

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L’entretien circulaire

Plutôt que d’interroger directement une personne sur elle-même, l’entretien circulaire consiste à demander à chaque membre de la famille de décrire les relations entre les autres. Au lieu de demander à une adolescente pourquoi elle est anxieuse, le thérapeute demandera par exemple à son frère qui, dans la famille, s’inquiète le plus quand elle ne va pas bien, ou à son père ce qu’il fait quand sa fille et sa mère se disputent. Cette manière de questionner fait remonter les différences de perception entre les membres de la famille plutôt qu’une explication individuelle et causale, et elle produit un effet thérapeutique en elle-même : chacun entend, pour la première fois, comment les autres perçoivent les relations qu’il vit au quotidien.

La neutralité

Le thérapeute s’interdit de s’allier ouvertement avec un membre de la famille contre un autre, ou de porter un jugement moral sur un comportement ou un symptôme : il reste également curieux envers le point de vue de chacun, sans privilégier la version de la « victime » sur celle du « coupable » supposé. Ce principe paraît aujourd’hui relever du simple bon sens clinique, mais il ne l’était pas encore en 1980 : les débuts de la thérapie familiale avaient souvent tendance à s’allier avec les membres jugés « sains » contre celui désigné comme porteur du symptôme, ou à chercher un responsable dans la famille. En formalisant la neutralité comme règle technique explicite, l’équipe de Milan a contribué à en faire un standard que la plupart des thérapeutes tiennent aujourd’hui pour acquis.

L’hypothétisation

Avant et pendant chaque séance, le thérapeute formule une hypothèse systémique sur la façon dont le fonctionnement relationnel de la famille est lié au symptôme qui l’amène en consultation. Cette hypothèse n’a pas vocation à devenir une vérité causale définitive : elle sert d’outil de travail, que les questions circulaires posées en séance viennent tester, affiner ou abandonner au fil des réponses. L’équipe de Milan rompt ainsi avec la recherche d’un diagnostic figé, pour privilégier une exploration continue, réajustée à mesure que la famille révèle de nouveaux éléments sur son fonctionnement.




Mara Selvini Palazzoli, psychiatre de l'école de Milan, courant systémique - Psychothérapie Paris 9 et Pantin
Mara Selvini Palazzoli

Le travail sur l’anorexie mentale

Si la rupture théorique de 1967 a déjà été racontée, c’est bien le travail clinique sur l’anorexie mentale qui reste le fil conducteur de toute la carrière de Selvini Palazzoli. Dans Self-Starvation (1974, réédité en 1978), elle documente le tournant qui l’éloigne définitivement de la psychanalyse : le refus de s’alimenter n’est plus interprété comme un conflit intrapsychique logé chez l’adolescente, mais comme un message, une pièce d’un jeu relationnel qui ne prend son sens qu’une fois replacé dans le fonctionnement de toute la famille.

Cette lecture se distingue de celle développée à la même époque par Salvador Minuchin, qui aborde l’anorexie sous l’angle structural : il repère des frontières familiales trop poreuses, en particulier un enchevêtrement entre la mère et sa fille malade, et intervient directement sur ces frontières pour redonner à chacun sa place. L’équipe de Milan choisit un chemin plus indirect : plutôt que de renégocier ouvertement les rôles et les places dans la famille, elle mobilise la connotation positive et la prescription paradoxale pour déplacer le système de l’intérieur, sans jamais nommer frontalement ce qui, selon elle, ne pourrait que renforcer les résistances de la famille. Deux écoles, deux clefs de lecture différentes du même symptôme : là où Minuchin redessine l’architecture familiale, Selvini Palazzoli parie sur le déplacement discret des règles qui la maintiennent en place.

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La scission de l’équipe et la prescription invariante

En 1979, l’équipe des quatre se scinde en deux binômes qui ne partagent plus la même vision du travail thérapeutique. Boscolo et Cecchin s’orientent vers une posture plus collaborative et curieuse, moins centrée sur la stratégie et la prescription ; ils développeront cette approche dans leur propre institut de formation, publiée dans Milan Systemic Family Therapy: Conversations in Theory and Practice (1987). Selvini Palazzoli, elle, poursuit avec Giuliana Prata une voie plus proche de la recherche protocolée : les deux femmes mettent au point la prescription invariante, une intervention standardisée prescrite à l’identique à toutes les familles suivies, pour permettre une comparaison clinique rigoureuse d’un cas à l’autre.

Le protocole est précis et déroutant : les parents sont invités à sortir ensemble plusieurs soirs par semaine, en secret, sans jamais dire aux enfants où ils se rendent ; à toute question, ils doivent répondre uniquement : « cela ne concerne que nous deux » ; chacun tient de son côté un carnet secret où il note les réactions de chaque membre de la famille ; il leur est même parfois demandé de s’absenter plusieurs jours du domicile sans explication. L’objectif est de recréer, de façon visible et incontournable pour tous, une frontière nette autour du couple parental, que l’équipe suppose brouillée dans ces familles au profit d’alliances secrètes entre un parent et un enfant. Sur les dix-neuf familles de l’étude initiale, l’intervention produit des améliorations rapides, sans que les familles comprennent consciemment le mécanisme à l’œuvre.

La collaboration entre Selvini Palazzoli et Prata prend fin à son tour vers 1982. Selvini Palazzoli fonde alors le Nuovo Centro per lo Studio della Famiglia avec Stefano Cirillo, Anna Maria Sorrentino et son propre fils, Matteo Selvini, qui deviendra lui-même thérapeute familial systémique. Avec cette nouvelle équipe, elle publie I Giochi Psicotici nella Famiglia (1988, traduit en anglais sous le titre Family Games en 1989), qui formalise le concept de jeu psychotique familial : une séquence relationnelle répétitive, souvent transmise sur plusieurs générations, dans laquelle le futur patient tente en vain une alliance secrète avec un parent perçu comme perdant, avant de développer des symptômes psychotiques faute d’autre issue.

Ce parent « perdant » n’a rien perdu de concret : c’est un parent qui occupe, aux yeux de l’enfant, une position de faiblesse dans le rapport de force silencieux du couple, dominé ou dévalorisé face à l’autre. Par loyauté ou par instinct de protection, l’enfant tente alors de prendre son parti en secret, en espérant l’aider à rééquilibrer ce rapport de force. Mais cette alliance ne change rien à la position du parent en difficulté, et l’enfant se retrouve enfermé dans une impasse relationnelle, sans autre carte à jouer pour peser sur le système familial. C’est à ce moment, selon la théorie de l’équipe, que le symptôme psychotique surgit, comme un dernier coup joué dans une partie qui semblait bloquée.

Le mot ‘jeu’ désigne ici une séquence de mouvements relationnels au sens de la théorie des systèmes, non une mise en scène volontaire : le symptôme psychotique reste une souffrance réelle et involontaire, que l’équipe situe dans un contexte familial sans jamais la réduire à un choix conscient du patient.

C’est dans ce même ouvrage qu’elle révise et nuance considérablement la prescription invariante, reconnaissant son caractère trop rigide et peu généralisable en dehors du cadre de recherche qui l’avait vu naître. Elle abandonne progressivement l’ambition de décoder entièrement les paradoxes familiaux complexes, jugeant qu’il devient à la fois impossible et peu utile de les démêler dès lors que l’objectif principal reste de provoquer le changement. Rares sont les fondateurs qui reviennent ainsi, publiquement, sur leur méthode la plus originale.




Axes thérapeutiques

Mara Selvini Palazzoli meurt le 21 juin 1999 à Milan. La même année, un hommage lui est rendu dans la revue Family Process, sous la plume de Carlos Sluzki, qui salue une clinicienne restée fidèle à l’exigence de vérifier ses propres théories jusqu’au bout, quitte à les déconstruire elle-même. Une école de formation porte aujourd’hui son nom à Milan, la Scuola Mara Selvini Palazzoli, et son fils, Matteo Selvini, devenu lui-même thérapeute familial systémique, a poursuivi et prolongé son travail.

Ce que cette trajectoire laisse aujourd’hui à la pratique clinique dépasse largement le cadre de l’anorexie ou de la schizophrénie sur lesquelles elle s’est construite. L’entretien circulaire et la neutralité restent des outils de formation fondamentaux en thérapie systémique dans le monde entier, bien au-delà de l’école de Milan elle-même : ils ont changé la façon dont un thérapeute pose ses questions et se positionne face à une famille, quel que soit le motif de consultation. Mais la leçon la plus rare qu’elle laisse est peut-être ailleurs, à savoir dans sa capacité à remettre en question un modèle qui fonctionnait, dès qu’elle en a perçu les limites, plutôt que de s’y accrocher par confort ou par réputation. Enfin, sa lecture du symptôme comme une tentative du système familial de préserver sa cohésion, plutôt que comme un dysfonctionnement isolé chez un individu, continue d’irriguer une bonne partie de la clinique familiale actuelle, y compris dans des approches qui ne se revendiquent plus explicitement de l’école de Milan.

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Sources :

  • Selvini Palazzoli, M. (1963). L’anoressia mentale. Feltrinelli.
  • Selvini Palazzoli, M. (1974). Self-Starvation: From the Intrapsychic to the Transpersonal Approach to Anorexia Nervosa. Chaucer Publishing. Réédité en 1978 sous le titre Self-Starvation: From Individual to Family Therapy in the Treatment of Anorexia Nervosa, Jason Aronson.
  • Selvini Palazzoli, M., Boscolo, L., Cecchin, G., & Prata, G. (1975). Paradosso e controparadosso. Feltrinelli. Édition anglaise (1978) : Paradox and Counterparadox: A New Model in the Therapy of the Family in Schizophrenic Transaction. Jason Aronson.
  • Palazzoli, M. S. (1977). Family Rituals: A Powerful Tool in Family Therapy. Family Process, 16(4), 445-453.
  • Selvini Palazzoli, M., Boscolo, L., Cecchin, G., & Prata, G. (1980). Hypothesizing-Circularity-Neutrality: Three Guidelines for the Conductor of the Session. Family Process, 19(1), 3-12.
  • Boscolo, L., Cecchin, G., Hoffman, L., & Penn, P. (1987). Milan Systemic Family Therapy: Conversations in Theory and Practice. Basic Books.
  • Selvini Palazzoli, M., Cirillo, S., Selvini, M., & Sorrentino, A. M. (1988). I giochi psicotici nella famiglia. Raffaello Cortina Editore. Édition anglaise (1989) : Family Games: General Models of Psychotic Processes in the Family. W. W. Norton.
  • Sluzki, C. E. (1999). In Memoriam: Mara Selvini-Palazzoli, M.D. (1916-1999). Family Process, 38(3).