L’IA peut-elle remplacer le psy ?

Main qui tapote sur son téléphone sur l'application chatGPT - Psy IA - psychothérapie Paris

On parle de plus en plus de l’intelligence artificielle dans les médias, dans les conversations du quotidien, et désormais dans les cabinets de psychothérapie. Il ne s’agit pas d’un sujet de société abstrait, elle intervient dès lors en séance comme une expérience vécue, intime, parfois troublante. Il arrive de plus en plus souvent qu’un patient évoque spontanément ses échanges avec une IA, un peu comme on parlerait d’un rêve qui a laissé une trace : quelque chose qui a interpellé, qui a perturbé, qui questionne sans que l’on sache tout à fait pourquoi.


Ce qui frappe dans ces récits, c’est le mélange de fascination et de culpabilité qui les accompagne presque systématiquement. La fascination pour ce que l’IA a semblé comprendre, pour la disponibilité sans faille, pour la douceur d’un échange sans regard. La culpabilité, plus sourde, comme si quelque chose dans la personne savait que ce confort-là était un peu trop facile, un peu trop lisse pour être vraiment juste.

C’est à partir de ces récits de cabinet, et de ce que la recherche commence à documenter sur le sujet, qu’il convient d’explorer ce que cela dit du tournant qu’il témoigne. La question n’est pas de diaboliser l’intelligence artificielle ni de la défendre. Elle est de regarder sans détour ce qu’elle peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire, et ce que son utilisation révèle parfois de nos besoins les plus profonds.




Deux usages, deux profils très différents

Il peut arriver que l’on utilise une IA pour déposer une inquiétude du moment comme de nombreuses personnes le font avec des chat bots généralistes. Or, la démarche est tout autre quand il s’agit de s’abonner à une application qui se présente explicitement comme un psy IA. Ce sont deux réalités distinctes, deux dynamiques différentes, et deux niveaux de risque qui ne se comparent pas directement.

La demande thérapeutique auprès d’un chat bot généraliste

Le premier profil est celui qui glisse vers une demande thérapeutique sans tout à fait s’en rendre compte. Au départ, la démarche ressemble à une recherche d’information, comme on pourrait interroger Google sur un symptôme ou une émotion. Sauf que ce n’est pas de l’information que la personne va chercher. Ce qu’elle attend, ce sont des mots, des phrases, un angle d’explication qui la rassure. Elle veut être entendue, validée, apaisée. Et le chatbot le fait, mécaniquement, en puisant dans tout ce qu’il a ingurgité de la connaissance humaine pour produire une réponse qui sonne juste.

Les chercheurs ont documenté ce que l’on appelle le biais de complaisance. Ce biais ne vient pas simplement de la masse de conversations que le modèle a absorbées. Il est fabriqué lors d’une étape précise de son entraînement : le renforcement par retour humain, où des évaluateurs notent les réponses du modèle. Or ces évaluateurs, inconsciemment, ont tendance à mieux noter les réponses douces, validantes, qui ne contredisent pas frontalement. Le modèle apprend alors que valider est récompensé, et structure progressivement ses réponses en ce sens. Ce n’est pas à proprement parler un choix, c’est une conséquence directe de la façon dont il a été façonné. Encore que… N’est-ce pas là un choix que de se fonder uniquement sur ces évaluations pour déterminer la manière dont les chat bots doivent répondre ?

Ce glissement, les personnes ne le perçoivent pas nécessairement comme tel. Ce qui est frappant en cabinet, c’est qu’elles ressentent le besoin d’en parler, parfois simplement pour dire que ça les a aidées. Mais cette mention devient peu à peu systématique. Quand elle est pointée, la lucidité arrive assez vite. La plupart se voient faire avec un autre regard, sans déni massif. C’était un angle mort, pas une résistance.

La quête d’un accompagnement psychologique auprès d’une IA thérapeutique

Le second profil est différent dans sa nature. Ces personnes sont en quête d’un véritable accompagnement psychologique mais se tournent vers des applications qui revendiquent explicitement ce rôle. Ce qui les attire est concret : un coût souvent très inférieur à celui d’une thérapie, une disponibilité absolue à toute heure, et le sentiment de ne pas être jugé puisqu’en face il n’y a qu’une machine. Ce dernier point mérite attention : la peur du regard, de la honte, de ce que l’autre va penser est souvent ce qui freine l’entrée dans une thérapie réelle. L’IA thérapeutique contourne cet obstacle. Elle offre un espace sans friction apparente.

La recherche a identifié des bénéfices réels sur ce type d’outils, notamment une réduction de symptômes anxieux légers à modérés sur des protocoles courts. L’étude de Fitzpatrick et al. publiée en 2017 dans le JMIR Mental Health sur Woebot est l’une des références les plus citées dans ce domaine. Mais ce que les chiffres ne disent pas facilement, c’est ce que les praticiens observent : ces personnes s’en contentent souvent, parfois longtemps, dans un équilibre précaire qui tient jusqu’au jour du trop plein. Elles ne progressent pas au sens thérapeutique du terme. Elles sont maintenues dans un état stable, soulagées sans être transformées.




Ce que l’IA peut apporter

Il serait malhonnête de dire que l’IA n’apporte rien. Elle peut rendre un vrai service quand elle est interrogée pour ce qu’elle est réellement : un outil de documentation, une encyclopédie intelligente capable de synthétiser des informations complexes de façon accessible.

Se renseigner sur une psychopathologie déjà diagnostiquée par le passé mais jamais traitée, comprendre quelles approches thérapeutiques existent pour telle ou telle difficulté, découvrir les grands principes d’un courant comme les TCC ou la thérapie systémique : tout cela, l’IA peut le faire correctement. Elle peut également donner des indications sur des exercices de relaxation ou de respiration, des techniques de base dont l’utilité n’est pas contestée. Dans ce registre purement informatif, elle remplit sa fonction.

Robot IA articulé - Psy IA - psychothérapie Paris


Mais la frontière se franchit vite, et souvent sans que l’on s’en aperçoive. La question « quelles sont les thérapies efficaces pour l’anxiété » relève de la documentation. La question « tu penses que j’ai bien réagi quand je lui ai dit ça » relève d’autre chose : une demande de validation, de réassurance, un besoin d’être approuvé par quelqu’un, ou quelque chose, qui répond vite et sans jugement. Ce n’est plus de l’information, c’est une demande relationnelle déguisée. Et l’IA, structurée pour valider, y répond avec une complaisance qui soulage sur le moment sans jamais rien résoudre.

C’est un point que les psys TCC connaissent bien : la réassurance externe, quelle qu’en soit la source, entretient exactement ce que l’on cherche à réduire en thérapie. Quand une personne anxieuse cherche systématiquement à se rassurer via l’IA, le soulagement qu’elle obtient est réel mais illusoire. Il ne traverse pas l’anxiété, il la contourne. Et ce contournement répété renforce le cercle vicieux : la personne reste convaincue qu’elle ne peut pas faire face seule, que le danger est réel, qu’elle a besoin d’une validation extérieure pour avancer. L’IA devient alors non pas une aide mais un facteur d’entretien du problème.

Pour toutes les autres questions, même celles qui semblent anodines, le thérapeute reste la bonne adresse. Parce qu’il détient quelque chose que l’IA n’aura jamais : le contexte global du patient, l’histoire, ce qui a été dit trois séances auparavant, ce qui n’a pas encore été dit. Une question sur un exercice à mettre en place, sur la façon d’adapter une technique à sa situation, sur ce que signifie tel ou tel ressenti : autant la poser à celui qui vous suit vraiment.

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Homme qui tape sur le clavier de son ordinateur portable, il utilise chatGPT - IA thérapeutique - psychothérapie Paris

Le danger de l’IA thérapeutique

Les applications qui se présentent comme des outils de suivi psychologique constituent un cas à part. Ce n’est pas simplement une question d’usage détourné comme avec les IA généralistes : c’est le positionnement même de ces outils qui interpelle sur le plan clinique et éthique. Elles utilisent un vocabulaire clinique, proposent des échanges structurés qui ressemblent à des séances, et produisent chez l’utilisateur le sentiment d’être accompagné. Mais les conditions d’une véritable alliance thérapeutique, au sens où la recherche en psychothérapie l’entend, ne sont pas réunies. Et ce décalage entre ce que la personne croit vivre et ce qui se passe réellement est au cœur du problème.

Ce qui est frappant, c’est que les personnes qui s’y prêtent ne sont pas nécessairement dupes. Beaucoup savent bien qu’elles parlent à une machine et ce que cela implique. Elles s’y prêtent quand même. Ce consentement lucide dit quelque chose d’important sur la puissance du besoin en jeu : la conscience de l’artifice ne suffit pas à freiner. Et chemin faisant, la disponibilité permanente, la réponse toujours présente, à toute heure, sans attente ni jugement, installe progressivement quelque chose qui ressemble à une relation sans en être une.


Ce que la machine ne verra jamais

Il y a un moment en séance que les thérapeutes connaissent bien : celui où quelque chose touche juste, provoque un sursaut, un silence, une émotion qui monte dans le corps avant même que les mots arrivent. C’est souvent là que le travail le plus important commence. Une IA peut, par hasard, déclencher ce moment. Mais elle ne le voit pas. Elle ne peut pas s’y arrêter, nommer ce qui vient de se passer, rester dans ce silence avec la personne. L’instant passe, et avec lui ce qu’il aurait pu ouvrir.

Elle ne peut pas non plus tenir une hypothèse clinique dans le temps. Un thérapeute construit une lecture du patient séance après séance, il perçoit les contradictions entre ce qui est dit et ce qui est vécu, il ajuste son approche à la lumière de ce qui émerge progressivement. L’IA répond à ce qu’on lui soumet au moment où on le lui soumet. Elle n’a pas de mémoire clinique, pas de fil conducteur, pas de capacité à percevoir ce qui n’est pas dit. Chaque échange repart de zéro, ou presque, quand bien même la conversation semble continue.

Une limite qui peut devenir dangereuse

La question de la gestion de crise est peut-être la plus sérieuse. Plusieurs travaux, dont une revue publiée dans le Journal of Medical Internet Research, ont pointé l’incapacité de ces outils à évaluer correctement le niveau de danger quand une personne traverse une détresse aiguë. Une pensée suicidaire qui émerge au détour d’un échange, une décompensation, une situation de violence : l’IA ne peut pas mesurer le risque réel, ne peut pas orienter vers les bons secours de façon fiable, et n’engage aucune responsabilité déontologique. Elle n’a pas à répondre de ce qu’elle dit. Un thérapeute, lui, en répond.

Un terrain particulièrement favorable

S’extraire de cette relation n’est pas aisé. Le regard extérieur joue souvent un rôle décisif : un proche qui met en garde, un thérapeute qui pointe ce qui se joue. Mais certains l’utilisent en secret, ce qui rend la chose plus difficile à nommer. Il y a dans cette discrétion quelque chose qui ressemble à une honte, une conscience sourde que quelque chose ne va pas tout à fait.

Les personnes les plus vulnérables à ce type d’accroche sont souvent celles qui ont un grand besoin de réassurance, un manque de confiance en elles profond, une anxiété de fond importante. Pour elles, l’IA thérapeutique représente une proposition difficile à décliner : un confident inépuisable, jamais fatigué, jamais agacé, jamais indisponible. Il arrive d’ailleurs qu’elle remplace progressivement un confident humain qui remplissait ce rôle de réassurance.




Ce que cela révèle quand on en parle en séance

Ce qui est frappant, c’est que les personnes qui évoquent cet usage en consultation sont souvent déjà conscientes que quelque chose posait problème. Elles ne défendent pas leur utilisation de l’IA. Elles parlent du confort que représentaient ces réponses immédiates, de ce soulagement rapide auquel elles avaient pris goût, et il y a dans cet aveu quelque chose qui ressemble à un premier pas : elles voient ce qu’elles faisaient avec un autre regard.

La honte est souvent présente. Ce que la personne n’osait pas dire à un humain, elle l’a dit à une machine. Cette information mérite que l’on s’y arrête. C’est précisément là que le cadre thérapeutique prend tout son sens : expliciter le secret professionnel, l’absence de jugement, créer les conditions pour que cette honte puisse être posée et regardée plutôt que dissimulée.

Ce que cet usage révèle cliniquement est précieux. Derrière la recherche de réponses immédiates se dessine souvent un manque de réassurance profond, une difficulté à habiter ses propres décisions sans validation extérieure. La personne a progressivement délégué à l’IA ce pouvoir de valider, de rassurer, de décider à sa place. Cette perte progressive du pouvoir décisionnel devient alors une matière à part entière dans le travail thérapeutique, non pas comme un problème à corriger rapidement, mais comme un signal qui pointe vers quelque chose de plus ancien, de plus profond, qui attendait d’être regardé.




Téléphone allumé sur la page Deepseek, posé sur une table en bois - Psy IA - Psychothérapie Paris

Et la thérapie dans tout cela

On parle de plus en plus à des machines pour dire des choses que l’on n’ose pas confier à un être humain. C’est peut-être là que tout commence : ce besoin de dire, d’être entendu, sans risquer le regard de l’autre. Commencer une psychothérapie, c’est s’engager dans un suivi rigoureux et bienveillant sans jugement aucun.


Mon travail s’appuie sur une approche systémique d’une part et comportementale et cognitive d’autre part. Ce cadre me permet d’accueillir ce que chaque personne apporte, y compris ses usages numériques, non pas pour les juger mais pour comprendre ce qu’ils disent de ses besoins, de ses peurs, de ce qu’elle cherche sans toujours savoir le nommer. L’utilisation de l’IA, quand elle est évoquée en séance, devient souvent une porte d’entrée vers quelque chose de plus essentiel.

Ce qui importe avant tout, c’est la qualité de la relation thérapeutique. Il n’est pas question de réponses immédiates et automatiques. Un suivi thérapeutique ne donne pas à voir un miroir complaisant, mais un espace où il devient possible de se voir autrement, de retrouver confiance en son propre jugement, de redevenir l’auteur de ses décisions.



Sources :

  • Fitzpatrick KK, Darcy A, Vierhile M. Delivering Cognitive Behavior Therapy to Young Adults With Symptoms of Depression and Anxiety Using a Fully Automated Conversational Agent (Woebot): A Randomized Controlled Trial. JMIR Mental Health. 2017;4(2):e19.
  • Horvath AO, Del Re AC, Flückiger C, Symonds D. Alliance in individual psychotherapy. In : Norcross JC (éd.), Psychotherapy relationships that work. New York : Oxford University Press, 2011.
  • Wampold BE. The Great Psychotherapy Debate: Models, Methods, and Findings. Mahwah, NJ : Lawrence Erlbaum Associates, 2001.
  • Sharma M. et al. Towards Understanding Sycophancy in Language Models. arXiv:2310.13548. Anthropic, 2023, mis à jour 2025.
  • Coghlan S. et al. Evaluating Generative AI Psychotherapy Chatbots Used by Youth: Cross-sectional Study. JMIR Mental Health. 2025;1:e79838.