
Il peut arriver que l’on quitte une relation toxique pour en reconstruire une identique ailleurs, presque à l’identique. On sabote une opportunité professionnelle au moment précis où elle devient réelle. On s’efface systématiquement dans les groupes, comme si prendre de la place était dangereux. Et pourtant, on a lu, on a réfléchi, on a parfois même déjà fait une thérapie. Quelque chose résiste. Quelque chose de plus ancien, de plus profond que les pensées — quelque chose qui s’est construit bien avant qu’on ait les mots pour le nommer. C’est précisément ce territoire que la thérapie des schémas de Jeffrey Young est venue explorer.
Jeffrey Young et la naissance d’une approche
Jeffrey Young a commencé sa carrière comme élève de Aaron Beck, le fondateur de la TCC. Il travaillait avec des patients dépressifs, anxieux, et obtenait de bons résultats sur certains profils. Mais il y avait les autres. Ceux qui ne répondaient pas aux protocoles classiques, qui comprenaient intellectuellement ce qu’on leur expliquait, acquiesçaient en séance, et revenaient la semaine suivante exactement au même endroit. Comme si quelque chose en eux résistait activement au changement.
En savoir plus sur les origines des TCC
C’est à partir de cette résistance-là que Young a commencé à creuser. Il a compris que chez ces patients, le problème ne se situait pas au niveau des pensées automatiques — ce que la TCC classique ciblait en priorité — mais à un niveau bien plus profond, à savoir celui des croyances fondamentales sur soi-même, sur les autres, sur le monde. Des croyances si anciennes, si intimement intégrées, qu’elles ne se présentaient pas comme des pensées mais comme des évidences. Comme la réalité elle-même.
En 1990, il formalise ce travail et pose les bases de ce qui deviendra la thérapie des schémas : une approche intégrative qui conserve la rigueur de la TCC tout en allant chercher ce que l’enfance a construit, ce que les relations précoces ont gravé, et ce que le corps et les émotions portent encore des décennies plus tard.
Les schémas précoces inadaptés
On naît avec des besoins. Il s’agit de besoins affectifs fondamentaux comme être sécurisé, aimé, reconnu, autorisé à exister pleinement. Quand ces besoins sont suffisamment satisfaits dans l’enfance, quelque chose de stable se construit en nous. Quand ils ne le sont pas, par absence, par excès, par imprévisibilité, l’enfant que nous étions développe des stratégies pour s’adapter. Des façons d’être, de ressentir, de se relier aux autres qui ont un jour eu du sens. Elles ont peut-être même permis de survivre à un environnement difficile.
Ces stratégies, avec le temps, se cristallisent. Elles deviennent des filtres à travers lesquels on perçoit le monde, des réflexes émotionnels qui s’activent bien avant que la pensée consciente ait le temps d’intervenir. Young les appelle les schémas précoces inadaptés : des structures profondes, stables, envahissantes, qui organisent notre façon de nous voir nous-mêmes et d’anticiper les autres. Ils ne sont pas des symptômes à faire disparaître ; ils sont des réponses à une histoire.

Ce qui les rend si tenaces, c’est précisément leur nature. Un schéma ne se présente pas comme une croyance discutable. Il se présente comme une vérité. Je ne suis pas aimable. Les autres finissent toujours par partir. Je dois tout contrôler pour que rien ne s’effondre. Ces certitudes-là ne se laissent pas facilement déloger par un raisonnement logique. C’est pourquoi la thérapie des schémas ne se contente pas de travailler sur les pensées, mais descend au niveau de l’expérience émotionnelle et de l’histoire de vie.
Young en a identifié dix-huit, regroupés en cinq grandes catégories liées aux besoins fondamentaux non satisfaits. Mais en cabinet, ce sont souvent les mêmes visages qui reviennent.
Les schémas les plus fréquents en cabinet
Abandon — « Les gens que j’aime finissent toujours par partir »
(Domaine 1 — Séparation et rejet)
On rencontre souvent en cabinet cette personne qui s’accroche intensément dans ses relations, qui interprète un message sans réponse comme un signe de rupture imminente, qui anticipe le départ avant même qu’il ne soit envisagé. Ce n’est pas de la jalousie au sens ordinaire du terme ; c’est une certitude viscérale, gravée très tôt, que les liens ne tiennent pas. Que les gens qu’on aime disparaissent, d’une façon ou d’une autre. Parfois ce schéma s’est construit autour d’un parent absent, d’un deuil précoce, d’une séparation vécue sans explication. Le paradoxe cruel, c’est que cette hypervigilance au départ finit souvent par provoquer ce qu’elle redoute : en épuisant l’autre, en rendant la relation étouffante. La thérapie des schémas vient travailler cette blessure à la racine, là où la logique ne suffit pas.
Carence affective — « Je me sens seul même entouré »
(Domaine 1 — Séparation et rejet)
Il peut arriver que l’on soit entouré — en couple, en famille, avec des amis — et de ressentir malgré tout une solitude profonde, presque inexplicable. Il ne s’agit pas d’un manque d’une présence physique, mais celui d’une présence vraie : quelqu’un qui comprend réellement, qui voit, qui nourrit. Ce schéma se construit souvent dans des familles où l’amour était présent mais froid, fonctionnel, peu expressif. Il se construit également dans des environnements où les besoins émotionnels de l’enfant n’étaient simplement pas perçus comme légitimes. En cabinet, ces personnes ont souvent développé une grande capacité à s’occuper des autres, comme si donner ce qu’on n’a pas reçu était une façon détournée de le vivre enfin. La thérapie des schémas leur permet de nommer ce manque sans honte, et de commencer à croire qu’ils ont le droit que l’on s’occupe d’eux, et qu’on leur apporte du soin.
Imperfection et honte — « Si les autres me voyaient vraiment, ils me rejetteraient »
(Domaine 2 — Autonomie et performance altérées)
On reconnaît ce schéma à une discrétion particulière, presque stratégique. Ces personnes fonctionnent souvent très bien en surface — compétentes, agréables, fiables — mais vivent avec la conviction intime qu’il existe en elles quelque chose de fondamentalement défectueux. Un noyau honteux qu’il faut absolument maintenir caché. La moindre critique, même bienveillante, peut déclencher une onde de honte disproportionnée. L’intimité est redoutée parce qu’elle implique d’être vu de près. Ce schéma prend souvent racine dans des environnements où l’enfant a été régulièrement humilié, moqué, ou comparé défavorablement. En séance, le travail passe par une exposition progressive à l’authenticité : apprendre que se montrer n’entraîne pas nécessairement le rejet.
Assujettissement — « Je n’ai pas vraiment le droit d’avoir mes propres besoins »
(Domaine 3 — Manque de limites)
On voit arriver en cabinet des personnes épuisées, qui disent oui quand elles pensent non, qui s’effacent dans les décisions collectives, qui ressentent une culpabilité immédiate dès qu’elles tentent d’exprimer un désir propre. Ce n’est pas de la gentillesse, c’est de la survie. Ce schéma se construit souvent autour d’un parent dominant, anxieux, ou fragile, face auquel l’enfant a appris très tôt que ses besoins à lui étaient dangereux ou dérangeants. Exister pleinement, c’était menacer l’équilibre familial. Alors on a appris à disparaître un peu. La thérapie des schémas travaille ici sur la légitimité de ses propres besoins. Il ne s’agit pas de les voir comme un concept abstrait, mais comme une expérience vécue en séance, progressivement, dans la relation thérapeutique elle-même.
Idéaux exigeants — « Ce que je fais n’est jamais vraiment suffisant »
(Domaine 4 — Orientation vers les autres)
Ce profil-là consulte souvent tard, parce qu’il a longtemps réussi à tenir. Haute performance, exigence constante envers soi-même, difficulté à se reposer sans culpabilité, incapacité à savourer un accomplissement avant de passer au suivant. En surface, on pourrait appeler ça du perfectionnisme. Mais sous le perfectionnisme, il y a souvent une conviction plus sombre selon laquelle la valeur personnelle est entièrement conditionnelle aux résultats. Il y a cette idée que sans performance, il n’y a pas grand-chose à aimer. Ce schéma se nourrit d’environnements où l’amour parental était implicitement lié aux résultats scolaires, aux comportements exemplaires, à l’image donnée à l’extérieur. La thérapie des schémas invite à déconstruire cette équation, et c’est souvent un travail long, parce que la performance est aussi devenue une identité.
Inhibition émotionnelle — « Je retiens tout, je ne me permets pas de ressentir vraiment »
(Domaine 5 — Survigilance et inhibition)
On reconnaît ces personnes à une certaine retenue, une façon de parler de leur vie avec une distance presque analytique, comme si les émotions étaient des données à observer plutôt que des états à traverser. Elles fonctionnent souvent très bien intellectuellement, mais quelque chose en elles s’est fermé ou n’a jamais vraiment appris à s’ouvrir. Ce schéma se construit fréquemment dans des familles où les émotions n’avaient pas droit de cité : familles froides, pudiques à l’excès, ou au contraire si instables émotionnellement que l’enfant a choisi le contrôle comme seule protection. En cabinet, le travail passe par une réhabilitation progressive de l’émotion, non pas comme débordement à craindre, mais comme information, comme signal, comme part vivante de soi que la thérapie des schémas aide à réaccueillir.

Le travail concret en séance
On pourrait croire que la thérapie des schémas ressemble à une TCC approfondie et qu’il s’agit ainsi d’identifier des pensées dysfonctionnelles, de les questionner, de les remplacer par des cognitions plus adaptées. C’est plus complexe que cela, et surtout plus vivant. Ce qui se passe en séance engage le corps, l’émotion, la relation thérapeutique elle-même et non pas seulement le raisonnement.
Identifier les modes schématiques
Avant de travailler sur les schémas, le thérapeute aide le patient à repérer ses modes, c’est-à-dire les états émotionnels et comportementaux dans lesquels il bascule selon les situations. Young en décrit plusieurs : le mode Enfant vulnérable, qui ressent la détresse originelle ; le mode Enfant en colère, qui réagit par la rage ou la revendication ; les modes Parents dysfonctionnels intériorisés, qui reproduisent en nous les voix critiques ou surprotectrices de notre histoire ; et les modes d’adaptation, qui sont les stratégies développées pour survivre — soumission, évitement, contrôle.
Ce travail de cartographie n’est pas purement intellectuel. Il se fait souvent à partir de ce qui se passe dans la séance : une tension soudaine, un silence, une émotion qui surgit sans prévenir. Le thérapeute apprend à reconnaître dans quel mode le patient se trouve en temps réel, et à le lui nommer ce mode posément.
Le reparentage limité
C’est l’un des concepts les plus puissants et les plus délicats de la thérapie des schémas. L’idée est simple dans son principe : si les schémas se sont construits parce que certains besoins affectifs n’ont pas été satisfaits, une partie du travail thérapeutique consiste à offrir, dans le cadre de la relation thérapeutique, une expérience corrective. Pas à rejouer l’enfance car ce n’est pas possible et ce n’est pas le but, mais à offrir une présence stable, chaleureuse, fiable, qui vient contredire dans l’expérience vécue ce que le schéma affirme comme vérité absolue.
Le reparentage limité, c’est le thérapeute qui valide la détresse sans la minimiser, qui pose des limites avec bienveillance, qui reste présent même quand le patient teste inconsciemment la relation. C’est une posture exigeante, qui demande au thérapeute une vraie conscience de ses propres schémas, ce que Young appelle la chimie schématique entre patient et thérapeute.
Le travail émotionnel : imagerie mentale et dialogue
La thérapie des schémas utilise des techniques spécifiques pour accéder aux couches émotionnelles que le discours seul n’atteint pas. Parmi elles, l’imagerie mentale : on invite le patient à se représenter une scène difficile du présent, puis à laisser remonter une image d’enfance associée. Ce travail permet d’accéder à l’enfant intérieur vulnérable — non pas comme métaphore, mais comme état émotionnel réactivé — et de lui apporter, dans l’imaginaire guidé, ce qui lui a manqué.
Le dialogue en chaise est une autre technique centrale : le patient dialogue avec différentes parties de lui-même, ou avec des figures de son histoire, en changeant physiquement de chaise. Ce dispositif simple a une efficacité remarquable pour sortir des schémas de leur gangue cognitive et les rendre accessibles à la transformation.
Vers le mode Adulte sain
Tout ce travail converge vers un horizon : renforcer ce que Young appelle le mode Adulte sain. Cette instance en nous qui est capable d’observer les schémas en action sans en être le jouet, de reconnaître une activation schématique sans s’y noyer, de prendre soin de l’enfant vulnérable intérieur avec la même bienveillance qu’on offrirait à un enfant réel. Le mode Adulte sain ne nie pas la souffrance ; il l’accueille, la régule, et choisit une réponse adaptée plutôt que de rejouer automatiquement le schéma.
C’est un travail progressif, qui se construit séance après séance. Et c’est souvent le moment où les patients décrivent quelque chose de nouveau : le schéma ne disparaît pas, mais une distance nouvelle avec lui se crée. Je sens que le schéma s’active et je ne suis plus obligé de le suivre.
Thérapie des schémas, TCC et approche systémique
La thérapie des schémas est directement issue de la TCC, dont elle reprend une partie des outils : identifier les pensées automatiques, comprendre les comportements qui maintiennent la souffrance, observer les réactions qui se répètent dans le présent. Mais elle va plus loin en s’intéressant aux blessures émotionnelles précoces et aux besoins affectifs qui n’ont pas été suffisamment sécurisés dans l’enfance.
C’est aussi là qu’elle rejoint l’approche systémique. Car beaucoup de schémas ne se construisent pas seuls : ils prennent naissance dans des dynamiques relationnelles et familiales. Un enfant peut apprendre à s’effacer pour maintenir l’équilibre familial, devenir hypervigilant dans un environnement imprévisible, ou associer sa valeur personnelle à ce qu’il apporte aux autres.
En savoir plus sur la thérapie systémique
En pratique, ces approches peuvent alors s’articuler de façon complémentaire. La TCC aide à repérer les mécanismes actuels et à expérimenter de nouveaux comportements. La systémique permet de comprendre dans quel contexte relationnel ces mécanismes s’entretiennent aujourd’hui. Et la thérapie des schémas vient travailler plus profondément ces schémas passés qui continuent à se rejouer émotionnellement malgré les prises de conscience.

Mon approche
Le travail thérapeutique ne consiste pas uniquement à analyser ou à travailler sur des comportements. Il s’agit aussi de créer un espace où certaines expériences émotionnelles peuvent enfin être comprises autrement, sans jugement ni minimisation. Certaines personnes ont besoin d’avancer de manière très concrète, d’autres de davantage de temps pour accéder à ce qu’elles ressentent réellement.
J’accorde une attention particulière à la relation thérapeutique elle-même, parce qu’une partie des schémas se rejoue souvent dans les liens du quotidien : peur du rejet, difficulté à poser ses limites, besoin de contrôle, sentiment de ne pas être légitime. Les comprendre intellectuellement est une étape ; pouvoir les vivre autrement en est souvent une autre.
Si vous vous pensez reproduire schémas qui se répètent, et que vous sentez que quelque chose mérite d’être entendu, je vous accueille en cabinet à Paris 9 ou en ligne.
Si vous souhaitez échanger sur votre situation ou prendre rendez-vous, vous pouvez me contacter en cliquant ci-dessous.
Sources :
- Jeffrey E. Young, Janet S. Klosko, Marjorie E. Weishaar — Thérapie des schémas : approche cognitive des troubles de la personnalité (traduction française de Schema Therapy: A Practitioner’s Guide, Guilford Press)
- Jeffrey E. Young, Janet S. Klosko — Revivre sa vie : comment se libérer des schémas de l’enfance (Reinventing Your Life, version française selon éditions)
- Rafaeli, E., Bernstein, D. P., Young, J. E. — Thérapie des schémas : concepts clés et applications cliniques (Routledge, ouvrage de référence en anglais)
