Multiplier les thérapeutes sans jamais avancer : quand la thérapie devient un mode de fonctionnement

Thérapeute qui prend des notes, face à une patiente - multiplier les thérapeutes - psychothérapie Paris 9

On connaît cette sensation. On souffre, vraiment. L’anxiété est là, présente, concrète. Elle perturbe le sommeil, complique les relations, alourdit les journées. Alors on fait ce qu’il faut faire : on consulte. Un premier professionnel, puis un deuxième parce que le premier n’a pas tout à fait convaincu, puis un troisième recommandé par une amie, puis une approche différente parce qu’on a lu que cela marchait bien pour ce type de problème. On est sérieux, on investit du temps, de l’argent, de l’énergie. On cherche à aller mieux, c’est certain.


Mais quelque chose, peut-être, maintient aussi la recherche elle-même.

Ce phénomène, discret et pourtant cliniquement bien documenté, mérite qu’on s’y arrête sans jugement. Multiplier les prises en charge pour un même trouble psychologique, changer de praticien en cours de route, accumuler les approches sans jamais vraiment s’y engager : ce n’est pas une question de mauvaise volonté, ni de manque de sérieux. C’est souvent le signe que la thérapie est devenue, progressivement et inconsciemment, un mode de fonctionnement, une façon d’être dans la souffrance plutôt qu’un cheminement pour s’en défaire.



Ce que le sociologue Parsons nous dit sur le rôle de malade

On ne naît pas patient. On le devient. C’est ce qu’a montré le sociologue américain Talcott Parsons dès 1951 dans son ouvrage The Social System : être malade n’est pas seulement un état biologique, c’est aussi un rôle social, avec ses droits et ses obligations. La personne malade est dispensée de certaines responsabilités — professionnelles, familiales, sociales. Elle a le droit d’être prise en charge, d’être aidée, d’être vue dans sa souffrance. En contrepartie, elle est supposée vouloir guérir, et coopérer activement pour y parvenir.

Ce modèle, pensé à l’origine pour la maladie physique, éclaire pourtant quelque chose d’important dans ce dont nous parlons ici. Car ce que Parsons décrit sans le nommer, c’est la puissance du rôle de malade comme organisateur de la vie sociale. Être « celui qui souffre et qui se soigne » confère une place, une légitimité, une forme de reconnaissance que la vie ordinaire n’offre pas toujours. Et quand cette place devient confortable, non par calcul, mais par glissement progressif et inconscient, l’obligation de guérir, elle, peut commencer à s’effacer.




La carrière de patient : quand souffrir devient une façon d’être

C’est le sociologue et anthropologue Erving Goffman qui va plus loin. Dans Asylums, publié en 1961, il introduit un concept qui va changer la façon dont on pense la relation au soin : la carrière de patient. Pour Goffman, devenir patient n’est pas un état passif que l’on subit, c’est une trajectoire identitaire que l’on construit, souvent sans s’en rendre compte.

Au fil des consultations, des diagnostics, des prises en charge, la personne apprend progressivement les codes du monde médical et thérapeutique. Elle intègre ses règles, ses attentes, son langage. Elle devient experte de sa propre souffrance ; ainsi, elle est capable de la décrire, de la nuancer, de la présenter d’un cabinet à l’autre avec une précision croissante. Et dans ce processus, quelque chose se consolide. L’idée selon laquelle « je suis quelqu’un qui souffre et qui se soigne » cesse d’être une situation temporaire pour devenir une façon d’être dans le monde.

Thérapeute le stylo levé vers le haut, en face d'une patiente - multiplier les thérapeutes - psychothérapie Paris 9


Ce que Goffman nous permet de comprendre, c’est que multiplier les thérapeutes n’est alors plus seulement une recherche de solution. C’est aussi, et peut-être surtout, une façon d’approfondir et de confirmer cette carrière. Chaque nouveau praticien consulté, chaque nouvelle approche entamée, vient valider et renforcer l’identité de la personne en soin. L’acte de consulter, répété indéfiniment, ne constitue pas un chemin pour aller mieux mais maintient cette idée que l’on a encore et toujours besoin de traiter notre trouble.



Le bénéfice secondaire : ce que l’on gagne à ne pas guérir

Le concept de bénéfice secondaire est l’un des plus mal compris — et des plus mal reçus — de la psychologie clinique. Il évoque immédiatement la simulation, la manipulation, le calcul. Or il n’en est rien. Freud, qui en pose les bases dès 1917 dans ses Leçons d’introduction à la psychanalyse, est clair là-dessus : le bénéfice secondaire n’est pas conscient. La personne souffre vraiment. Elle ne fait pas semblant. Mais sa souffrance lui apporte, en parallèle et à son insu, quelque chose qu’elle ne saurait pas obtenir autrement.

Dans le contexte qui nous intéresse, ce bénéfice est souvent relationnel. La relation soignant-patient est une relation d’une qualité rare : elle est entièrement centrée sur soi, bienveillante, sans jugement, régulière. Pour quelqu’un dont les besoins affectifs fondamentaux n’ont pas été suffisamment comblés — dans l’enfance, dans les relations actuelles — cette relation peut devenir, inconsciemment, une fin en soi. On ne consulte plus pour guérir. On consulte pour continuer à exister dans ce lien-là.

C’est là que tout s’éclaire. Guérir ne serait pas seulement aller mieux, ce serait aussi perdre cette place, cette attention, cette relation. Et c’est précisément pour cela que l’engagement réel dans le travail thérapeutique ne vient jamais vraiment. On change de thérapeute avant que ça aille trop loin. On ajoute une nouvelle approche avant que la précédente produise ses effets. On maintient le mouvement, sans jamais avancer.




Homme en thérapie face à sa thérapeute - multiplier les thérapeutes - Psychothérapie Paris 9

L’ambivalence au changement : pourquoi l’engagement réel n’arrive jamais

Les psychologues cliniciens William Miller et Stephen Rollnick, créateurs de l’entretien motivationnel, ont formalisé quelque chose que tout thérapeute reconnaît intuitivement : vouloir changer et être prêt à changer sont deux choses radicalement différentes. Dans leur modèle, repris et enrichi par Prochaska et DiClemente, le changement ne survient pas d’un coup ; il traverse plusieurs stades. Et certaines personnes restent bloquées, parfois des années, dans ce qu’ils appellent la phase de contemplation.

Le contemplatif sait qu’il a un problème. Il en parle, il consulte, il s’informe, il s’investit. Mais il n’agit pas, ou alors pas vraiment. Il tourne autour du changement sans jamais y entrer. Et ce n’est pas de la paresse, ni du déni. C’est de l’ambivalence : une partie de lui veut aller mieux, une autre partie, souvent plus silencieuse, plus enfouie, tient à ce que les choses restent telles qu’elles sont. Ces deux forces coexistent, se neutralisent, et produisent cette impression troublante d’être en mouvement permanent sans jamais avancer.


En TCC, le travail avec ces profils consiste précisément à rendre cette ambivalence visible et explicite. Il ne s’agit pas de convaincre ; ce serait contre-productif et renforcerait la résistance. Mais il s’agit plutôt d’explorer ensemble les deux côtés : ce que coûte la souffrance, et ce qu’elle apporte. Ce deuxième volet est rarement abordé dans une thérapie classique. C’est pourtant là, dans cet espace d’honnêteté tranquille, que quelque chose peut enfin bouger.

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Les schémas précoces : quand la thérapie répond à un besoin plus ancien

Jeffrey Young, psychologue clinicien et élève d’Aaron Beck, a développé dans les années 1990 ce qu’on appelle la thérapie des schémas. Son idée centrale est la suivante : certaines croyances profondes sur soi-même et sur le monde — qu’il appelle schémas précoces inadaptés — se construisent dans l’enfance en réponse à des besoins émotionnels non comblés. Et ces schémas organisent silencieusement toute notre façon d’entrer en relation, y compris avec les thérapeutes que l’on consulte.

Young, Klosko et Weishaar (2003) ont établi quelque chose de cliniquement fondamental : les schémas précoces ne restent pas à la porte du cabinet. Ils entrent en séance, se rejouent dans la relation avec le thérapeute, et cherchent à travers elle une forme de réparation de ce qui n’a pas été comblé autrefois. C’est ce que Young appelle le reparentage limité — l’idée que la relation thérapeutique peut partiellement répondre à des besoins affectifs anciens. Ce mécanisme est puissant et au cœur du travail thérapeutique. Mais il éclaire aussi, en creux, ce qui peut se passer quand la thérapie se multiplie sans jamais vraiment avancer : si ce que l’on cherche inconsciemment c’est être validé, pris en charge, réparé ; alors aucun thérapeute ne sera jamais tout à fait suffisant. On en changera, on en ajoutera un autre, puis un autre encore, non pas parce qu’ils ont échoué, mais parce que le besoin sous-jacent est d’une nature que la thérapie seule ne peut pas combler.

Ce que la thérapie peut faire, en revanche — à condition qu’elle soit stable, et traversée avec un réel engagement dans la durée — c’est aider à nommer ce besoin, à en comprendre l’origine, et progressivement à le trouver comblé dans sa vie, à savoir dans ses relations, dans le lien à soi-même. C’est ce que Young appelle le mode Adulte sain : cette capacité, qui se construit lentement et jamais définitivement, à prendre du recul sur ses propres schémas, à se réguler sans avoir besoin qu’un autre le fasse à sa place, à reconnaître ses manques sans en être prisonnier. L’Adulte sain ne nie pas la souffrance ; il la reçoit avec hauteur de vue, et sait aller chercher ce dont il a besoin là où il peut vraiment le trouver.




Femme, les yeux froncés, inquiète, en thérapie - multiplier les thérapeutes - psychothérapie Paris 9

Mon approche

Ce type de profil se rencontre en cabinet. Il n’est pas souvent nommé comme tel. Personne ne vient me dire « je pense que je suis accro à la thérapie ». On vient avec une souffrance réelle, un historique de prises en charge, parfois une lassitude teintée d’espoir : peut-être que cette fois-ci sera différente.


Mon travail commence là, dans cet accueil sans jugement de ce qui a déjà été traversé. Avant toute technique, avant tout protocole, il y a une question que je pose : qu’est-ce que cette personne est vraiment venue chercher ici ? Et est-elle prête à le trouver ?

L’approche TCC me permet de travailler sur l’ambivalence dès les premières séances. Il n’est pas question de convaincre, mais d’explorer ensemble ce que le changement représente vraiment, ce qu’il coûterait et ce qu’il libèrerait. La thérapie des schémas m’aide à identifier les besoins profonds qui se rejouent dans la relation thérapeutique, à les nommer sans en faire un verdict. Et la lecture systémique que je porte en parallèle m’invite à regarder au-delà de l’individu : quelle fonction occupe cette souffrance dans le système relationnel de la personne ? Qui, autour d’elle, est organisé par le fait qu’elle « aille mal » ?

Ce travail demande de l’engagement, c’est parfois inconfortable mais toujours humain. Ce qui ne change pas, d’une séance à l’autre, c’est avant tout une présence réelle, une écoute qui ne juge pas, et la conviction que comprendre pourquoi on tourne en rond est déjà, en soi, le début du mouvement.



Si vous vous reconnaissez dans ce rapport aux thérapeutes, et que vous sentez que quelque chose mérite d’être entendu, je vous accueille en cabinet à Paris 9 ou en ligne.

Si vous souhaitez échanger sur votre situation ou prendre rendez-vous, vous pouvez me contacter en cliquant ci-dessous.



Sources :

  • Goffman, E. (1961). Asylums : Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates. Anchor Books. — Traduction française : Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Éditions de Minuit, 1968.
  • Parsons, T. (1951). The Social System. Free Press. — Traduction française : Le Système social, Librairie Arthème Fayard, 1984.
  • Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. (2003). Schema Therapy : A Practitioner’s Guide. Guilford Press. — Traduction française : La thérapie des schémas, De Boeck, 2005.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (1991). Motivational Interviewing : Preparing People to Change Addictive Behavior. Guilford Press. — Traduction française : L’entretien motivationnel, InterEditions, 2006.
  • Prochaska, J. O., DiClemente, C. C., & Norcross, J. C. (1992). In search of how people change : Applications to addictive behaviors. American Psychologist, 47(9), 1102–1114.
  • Freud, S. (1917). Introductory Lectures on Psycho-Analysis. — Traduction française : Leçons d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1999.