
Votre enfant rentre de l’école la tête basse. Il ne mange plus vraiment. Il invente des maux de ventre le matin. Ou alors il ne dit rien, il s’est fermé, et vous sentez que quelque chose ne va pas, même s’il ne parle plus.
Vous avez peut-être déjà demandé une réunion avec le professeur principal. Vous avez dit à votre enfant d’ignorer les moqueries, de ne pas répondre, d’aller voir un adulte. Vous avez contacté le CPE. Et pourtant, ça continue.
Ce que vous traversez a un nom : le harcèlement scolaire. Et la difficulté à en sortir, malgré toute votre bonne volonté, n’est pas un échec de votre part — c’est souvent le signe que les réponses classiques ne sont tout simplement pas adaptées à la nature profonde du problème.
Le harcèlement scolaire au collège et au lycée : un phénomène massif et encore mal compris
En France, les chiffres sont sans appel. Selon les données du ministère de l’Éducation nationale, 6 % des collégiens se déclarent victimes de harcèlement scolaire, soit environ 204 000 élèves rien qu’au collège. Si l’on inclut les lycéens et les élèves du primaire, on dépasse les 600 000 enfants concernés chaque année.
Et ces chiffres ne prennent pas tout en compte. Beaucoup d’élèves harcelés ne parlent pas. Ils ont honte. Ils ont peur des représailles. Ils ne croient plus que les adultes peuvent vraiment changer quelque chose. Selon une enquête récente, seulement 20 % des collégiens osent en parler après les premiers faits.
Le collège est la période la plus exposée, et ce n’est pas un hasard. C’est l’âge où les relations entre pairs deviennent l’enjeu central du développement. La popularité, le regard des autres, la place dans le groupe prennent une importance considérable. Et dans ce contexte, certains élèves vont chercher à s’élever en abaissant les autres.
Ce que le harcèlement n’est pas
Avant d’aller plus loin, il est important de distinguer le harcèlement scolaire des conflits ordinaires. Un désaccord entre élèves, une dispute ponctuelle, une mauvaise journée : ce sont des frictions normales de la vie en groupe, inconfortables mais nécessaires à la construction sociale de l’enfant.
Le harcèlement, lui, se définit par trois critères cumulatifs. La répétition, d’abord : les actes se reproduisent dans le temps, ils ne sont pas isolés. L’intentionnalité ensuite : il y a une volonté de nuire, de dominer, d’humilier. Le déséquilibre de pouvoir enfin : la victime est en position d’infériorité et ne peut pas se défendre seule à armes égales.
Il peut prendre des formes physiques, verbales, relationnelles ou numériques. Au lycée, le cyberharcèlement est particulièrement insidieux : il envahit le domicile, efface la frontière entre le temps scolaire et le temps personnel, et rend tout refuge impossible.
Les signaux que l’on ne voit pas toujours
C’est d’ailleurs l’une des choses que j’observe le plus fréquemment en cabinet : des parents qui arrivent en consultation et qui, en retraçant l’histoire avec du recul, réalisent que les signes étaient là depuis des semaines, parfois des mois. Non pas par négligence, mais parce que la limite entre une mauvaise passe et un harcèlement installé n’est pas toujours évidente à percevoir de l’extérieur. Et parce que les enfants, souvent, ne disent pas les choses directement.
Un enfant harcelé au collège ou au lycée ne va pas toujours formuler clairement ce qu’il vit. Il est souvent incapable de mettre des mots sur ce qui se passe, par honte, par peur, ou parce qu’il a progressivement banalisé sa propre souffrance. C’est dans les changements de comportement, parfois subtils, que ça se lit.
Les signaux comportementaux : refus d’aller à l’école ou angoisses marquées le matin ; changement d’itinéraire ou évitement de certains lieux dans l’établissement ; disparition inexpliquée d’affaires scolaires ou d’argent ; retrait progressif des activités qu’il aimait.

Les signaux émotionnels et psychologiques : irritabilité, sautes d’humeur, pleurs sans raison apparente ; repli sur soi, perte d’envie de voir ses amis ; chute des résultats scolaires sans explication pédagogique ; propos dévalorisants sur lui-même.
Les signaux physiques : maux de ventre ou de tête récurrents sans cause médicale retrouvée ; troubles du sommeil ; perte ou gain d’appétit.
Les signaux numériques : il cache son téléphone ou son écran ; il devient anxieux après avoir consulté ses messages ; il évite les réseaux sociaux qu’il utilisait habituellement.
Le signal qui revient assez souvent et qui doit alerter un parent, c’est l’adolescent qui visiblement ne va pas bien, mais qui esquive systématiquement dès qu’on lui pose des questions sur l’école. Pas d’explication, pas de détail, juste une fermeture. Ce silence-là n’est jamais anodin.
Pourquoi les réponses habituelles ne suffisent pas
Lorsque les parents découvrent la situation, ils font ce qui paraît le plus logique : ils protègent. Ils interviennent. Ils demandent à l’école de régler le problème. Ils conseillent à leur enfant d’ignorer, de ne pas répondre, de rester avec ses amis.
Ces réponses sont humainement compréhensibles. Elles sont même toujours bien intentionnées. Pourtant, elles produisent fréquemment des résultats décevants.
Ignorer ne fonctionne pas
« Ne réagis pas, il se lassera. » C’est le conseil le plus répandu et le plus contre-productif. Pour le harceleur, l’absence de réaction n’est pas lue comme de la force. Elle est lue comme de la soumission. Elle confirme qu’il peut continuer. L’enfant harcelé, lui, dépense une énergie considérable à se contrôler, à ravaler sa réaction, sans que cela ne change quoi que ce soit à la situation.
Alerter les adultes peut créer des représailles
Alerter les adultes peut être utile. Mais quand c’est la première réponse proposée, sans que l’enfant ne soit préparé à ce qui va suivre, ça peut aggraver les choses. Les harceleurs perçoivent souvent cela comme de la délation. Et si l’action de l’école ne produit pas de résultat rapide, ce qui arrive souvent, l’enfant perd confiance, se sent doublement impuissant et renonce à demander de l’aide.
Les médiations ont leurs limites
Dans certains cas, organiser une médiation formelle entre l’élève harcelé et son harceleur peut avoir un effet temporaire. Mais sans travail sur la dynamique relationnelle sous-jacente, le problème se reconfigure souvent différemment. Le harceleur devient plus discret, ou le harcèlement migre en ligne.
Ce que toutes ces approches ont en commun, c’est qu’elles interviennent à la place de l’enfant harcelé, sans lui donner les outils pour changer sa propre place dans la relation.

L’approche systémique de Palo Alto : une autre lecture du problème
C’est ici qu’une approche différente entre en jeu, celle que j’utilise dans ma pratique, issue de l’École de Palo Alto.
L’École de Palo Alto est un courant de thérapie brève et stratégique né en Californie dans les années 1960, autour de chercheurs comme Gregory Bateson, Paul Watzlawick et Jay Haley. Son application au harcèlement scolaire a été formalisée en France par la thérapeute Emmanuelle Piquet, fondatrice des centres « À 180 degrés – Chagrin Scolaire ».
Pour en savoir plus sur les origines de l’école de Palo Alto
Le harcèlement comme système, pas comme faute individuelle
L’approche systémique ne cherche pas à désigner un coupable ni à soigner une pathologie chez l’enfant harcelé. Elle part d’une lecture différente : le harcèlement est un système relationnel qui se maintient grâce aux interactions entre les protagonistes.
En langage Palo Alto, on parle de schismogenèse complémentaire : une dynamique dans laquelle les comportements de chacun s’alimentent mutuellement. Plus le harceleur domine, plus la victime recule ; et ce recul encourage le harceleur à aller plus loin. C’est un cercle qui s’entretient lui-même.
La question centrale devient alors : qu’est-ce qui maintient ce système en place ? Et la réponse, souvent, ce sont les tentatives de solution elles-mêmes.
En savoir plus sur la thérapie systémique
Le piège des tentatives de solution
L’enfant harcelé tente naturellement de gérer la situation. Il ignore, il évite, il demande poliment d’arrêter, il se justifie, il rentre dans son coin. Chacune de ces réponses est logique, humaine ; et pourtant, elle nourrit le problème. Parce qu’elles confirment toutes la même chose au harceleur : tu as le pouvoir de me faire souffrir. Elles maintiennent l’enfant en position basse, et le harceleur se sent autorisé à continuer.
L’approche de Palo Alto part du principe que c’est précisément l’enfant harcelé, celui qui souffre le plus, qui est le plus motivé pour que les choses changent. Plutôt que d’attendre que le harceleur modifie son comportement, on travaille avec la victime pour qu’elle adopte une posture radicalement différente.
Le principe du 180 degrés
C’est le cœur de la méthode. Si tout ce qui a été tenté n’a pas fonctionné, la solution est de faire exactement l’inverse. Non pas pour provoquer, mais pour sortir du système.
Concrètement, cela peut prendre plusieurs formes selon la situation, l’âge de l’enfant et le type de harcèlement. L’une des techniques les plus connues est ce qu’Emmanuelle Piquet appelle la « flèche verbale » : apprendre à l’enfant à répondre à une attaque de façon inattendue, avec de l’humour, une neutralité désarmante, ou une réplique qui déjoue totalement les attentes du harceleur.
L’objectif n’est pas d’escalader le conflit. C’est de changer le registre de la relation, de sortir de la logique dominant/dominé en adoptant une posture que le harceleur ne sait tout simplement pas gérer.
Des études sur cette approche montrent des résultats encourageants : dans une recherche portant sur des élèves harcelés de 9 à 22 ans, la méthode Palo Alto a permis de faire cesser le harcèlement dans 5 situations sur 6, avec une réduction significative de la souffrance perçue et une amélioration notable de l’acceptation par les pairs.
Ce que la TCC apporte en complément
L’approche systémique et la thérapie cognitive et comportementale ne s’opposent pas. Elles interviennent sur des niveaux différents et se complètent naturellement.
La TCC est particulièrement utile pour travailler sur les séquelles psychologiques que le harcèlement laisse derrière lui. Car un enfant qui a été humilié de façon répétée pendant des semaines ou des mois ne sort pas de cette expérience indemne. Il a souvent intégré des croyances profondes sur lui-même et sur les autres : « je suis nul », « je mérite ce qui m’arrive », « je ne suis pas comme les autres ». Ces croyances persistent bien au-delà de la fin du harcèlement et peuvent continuer à organiser sa vie relationnelle des années plus tard.
En pratique, on travaille sur deux axes principaux. La restructuration cognitive d’abord : identifier et modifier les pensées automatiques négatives qui maintiennent une image dévalorisée de soi. L’affirmation de soi ensuite : grâce aux outils que la TCC propose, l’enfant apprend progressivement à s’exprimer, à poser des limites et à reprendre confiance dans ses interactions avec les autres.
L’alliance entre systémie et TCC permet donc d’agir sur deux fronts simultanément : changer la dynamique relationnelle en cours grâce à l’approche systémique, et traiter les conséquences psychologiques déjà installées grâce à la TCC.
Ce que vous pouvez faire en tant que parent
Avant toute démarche thérapeutique, voici quelques repères concrets pour les semaines qui viennent.
Créez un espace de parole, sans pression. Votre enfant a besoin de savoir qu’il peut vous parler sans que vous soyez immédiatement dans la réaction. Évitez le « mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? » qui renvoie une culpabilité implicite. Privilégiez des formulations ouvertes : je suis là, tu peux me dire ce que tu vis.
Ne minimisez pas. « C’est la vie, ça m’est arrivé à moi aussi », « les enfants sont cruels à cet âge, ça passera » : ces phrases, même si elles se veulent bienveillantes, invalident la souffrance de votre enfant. Ce qu’il vit est réel et mérite d’être pris au sérieux.
Ne surréagissez pas non plus. Une réaction de colère très forte de votre part peut mettre votre enfant en position de gérer votre émotion en plus de la sienne. Il peut aussi craindre d’aggraver les choses en vous ayant « mis dans cet état ».

Documentez les faits. Si vous devez saisir l’établissement ou des instances légales, notez les dates, les faits précis et les témoins éventuels. Depuis mars 2022, le harcèlement scolaire constitue un délit pénal en France.
Contactez l’établissement de façon stratégique. Demandez un entretien avec le chef d’établissement ou le CPE en venant avec des faits documentés. L’objectif n’est pas de « dénoncer » l’enfant harceleur, mais d’obtenir que des mesures concrètes soient prises pour protéger votre enfant.
Le 3018 est le numéro national gratuit et confidentiel disponible pour les victimes de harcèlement et de cyberharcèlement. Il peut conseiller parents et enfants sur les démarches à suivre.
Si l’idée de consulter un thérapeute vous semble pertinente, vous pouvez la suggérer à votre enfant sans la lui imposer. Pour un adolescent, la première séance n’a pas besoin d’être présentée comme une « thérapie » : c’est avant tout un espace libre, sans jugement, où il peut simplement parler de ce qui se passe. C’est souvent suffisant pour lever les résistances.
Quand consulter un thérapeute ?
Il n’y a pas de règle absolue, mais certaines situations justifient une consultation sans attendre.
Lorsque votre enfant exprime des propos qui vous inquiètent sur son état, un désespoir, une envie de tout arrêter, une impression que rien ne changera jamais. Lorsqu’il a développé des symptômes physiques récurrents sans cause médicale retrouvée : maux de ventre, céphalées, insomnies qui s’installent dans la durée. Lorsqu’il refuse d’aller à l’école de façon répétée. Lorsqu’il s’est isolé de façon importante et a perdu tout intérêt pour ce qu’il aimait. Ou encore lorsque la situation dure depuis plusieurs semaines sans amélioration malgré les démarches déjà engagées.
Dans ces cas, l’accompagnement thérapeutique peut faire une vraie différence. Il s’agit de lui redonner des outils, une lecture différente de ce qu’il vit et une posture nouvelle dans ses interactions.
Plus on intervient tôt, plus les ressources de l’enfant sont intactes pour opérer un changement. Le harcèlement ne se résout pas dans le temps : sans intervention, il s’installe.

Mon approche en cabinet
Ce qui fait la spécificité de mon accompagnement, c’est la combinaison de plusieurs angles d’approche ainsi qu’une connaissance du milieu scolaire éprouvée.
Avant de devenir psychopraticien, j’ai enseigné pendant dix ans. J’ai vu de l’intérieur comment fonctionne une classe, comment se forment les dynamiques de groupe entre adolescents, comment un élève peut basculer en quelques semaines vers une position de cible. Je connais la terminologie institutionnelle, le fonctionnement des équipes éducatives, ce qui est réaliste de demander à un établissement et ce qui ne l’est pas. Cette expérience de terrain nourrit directement ma pratique clinique.
En cabinet, je reçois l’adolescent et ses parents. Cette dimension est essentielle : il ne s’agit pas simplement d’accompagner l’enfant individuellement, mais de faire en sorte que le parent comprenne ce qui se passe réellement dans la dynamique de harcèlement. En comprenant les mécanismes à l’œuvre, le parent cesse d’être dans la réaction ou dans l’impuissance. Il devient un véritable appui, capable d’offrir une écoute réelle et un soutien concret à son enfant dans les différentes étapes du travail thérapeutique.
Car le travail ne s’arrête pas à la porte du cabinet. Au fil des séances, l’adolescent va progressivement mettre en place de nouvelles stratégies pour désamorcer la relation avec le harceleur. Le parent, informé et impliqué, peut alors l’accompagner dans ces étapes au quotidien, encourager sans pression, observer les changements et en parler librement.
Mon accompagnement s’appuie sur la thérapie brève : en général entre 8 et 15 séances selon la situation, avec des objectifs clairs et un travail concret à chaque étape.
Si votre enfant vit une situation de harcèlement au collège ou au lycée et que les démarches habituelles n’ont pas suffi, vous pouvez contacter le 3018, numéro national gratuit et confidentiel dédié aux victimes de harcèlement et de cyberharcèlement, disponible tous les jours de 9h à 23h.
Si vous souhaitez un accompagnement thérapeutique, vous pouvez également me contacter en cliquant sur le lien ci-dessous.
Sources : Piquet, E. & Hoch, R. (2023). Quand Palo Alto vient en aide aux enfants en situation de harcèlement scolaire. Thérapie Familiale, 44(1), 73-95. Ministère de l’Éducation nationale (2024). Enquête nationale sur le harcèlement scolaire. Watzlawick, P., Weakland, J. & Fisch, R. (1975). Changements — Paradoxes et psychothérapie. Seuil.
